Scènes de lecture ordinaire : Louise Glück et Sinistrati d’Ameno

Scènes de lecture ordinaire : Louise Glück et Sinistrati d’Ameno

J’avais commencé le mois par De la sodomie, exposé d’une doctrine nouvelle sur la sodomie des femmes par le révérend père Sinistrari (cela ne s’invente pas) d’Ameno (ce qui donne en latin De sodomia tractatus, in quo exponitur nova de Sodomia foeminarum a tribadismo distincta). Ne vous réjouissez pas trop vite, il ne s’agit nullement d’un pastiche sadien ou d’une bluette qui tourne mal, mais d’un traité de droit dans lequel la qualification juridique de la sodomie est abordée de guingois.
Les êtres humains sont ainsi faits qu’ils ne peuvent s’empêcher de disserter sur tout et n’importe quoi : on s’image aisément le type en train de sérieusement ciseler, dans la langue du XVIIIe siècle, les strates de l’intromission dans une théologie du trou de balle qui ne manque pas de rebondissements, mais de scatologie.

Cet ouvrage pornothéologique ou moechialogique, publié en 1754, est avant tout poétique dans son approche du derrière et des poils qui lui sont alloués sur les pas de Saint Chrysostome. On se prend à rêver de l’habilité grammaticale de ces prêtres qui cherchent le détail dans le chas d’une aiguille qu’une botte de foin a inventé dans un cinéma où l’on joue Ne coupe pas les cheveux en quatre. La casuistique avait une richesse de langue parallèle à la protubérance des pensées. Tout était matière à distinction alors que tout porte désormais à l’indifférenciation.
Ainsi, Sinistrari établit « la différence de la Sodomie d’avec la Mollesse (car il faut) qu’il y ait coït dans le vase non naturel… Car, si le désir de la jouissance vénérienne faisait seul rechercher le commerce charnel, sans qu’il y ait coït, ce serait simple Mollesse… Or, le coït est la copule charnelle consommée, naturellement si c’est dans le vase exigé ; innaturellement, si c’est dans le vase défendu ». On se croirait chez le fleuriste ou le céramiste.

Notre bon chrétien continue à examiner, sans bandaison, le « vase de la succube », « la transfusion du sperme féminin », la sodomie entre femmes à l’aide d’instruments avec lesquels « après se l’être attaché entre les cuisses, la femme incube pénètre la succube ». Imaginez ce langage dans un film pornographique, et plus personne ne regarderait maman s’exhiber entre deux malabars. Le poète, empli des vertus théologales, décrit ensuite physiologiquement le clitoris « placé dans le pudendum de la femme, au-dessus du méat urinaire » et nous informe de ces sobriquets : « Douceur d’amour et Taon de Vénus ». On apprend que tous les clitoris ne font pas « saillie hors du vase de pudeur », comme c’est le cas « en Éthiopie et en Égypte… par l’effet du chatouillement vénérien ».

Après ce rafraîchissant pensum, je me suis mis à Louise Glück avec L’iris sauvage (que j’ai d’abord lu : le clitoris sauvage), Meadowlands et Averno. Elle aussi est une poète casuiste qui perçoit « le vide du paradis ». Et, en effet, le théologien et le poète poursuivent une terre qui serait « sans son déguisement matériel » puisque, une fois, que tout « (leur) fut arrivé, / le néant (leur) arriva ». Le néant forme une manière d’obole que l’on reçoit, tel un clochard, de vide veule et de divertissement sans toupet par lesquels nous ne sommes « finalement, / (que) de simples abréviations ».
Rien n’a de sens si la vie rime à quelque chose, « absorbée de nouveau dans un imperturbable procédé ». L’existence s’affaire dans un jardin de curé, « s’achevant avec l’aria aérienne des sirènes », divisant la beauté du monde. Les rivages de Troie, Ithaque et Pénélope sont solubles dans ce retranchement et dans cette « mer qui ne peut qu’aller de l’avant ».

Les enfances sont semblablement marines, selon Marie Le Franc, que les vagues existent ou non puisque la mer est « narrative ». Le ciel déjoue tandis que la mer narre dans cette « obscurité. / le silence qui annulait la mortalité ». Pour Louise Glück, gamine, « ce qui était répété avait du poids / Certaines fins étaient tragiques, et donc acceptables / Tout le reste était un échec ». Et, de fait, le poète construit pour on ne sait qui « une réplique de la terre », et s’il y a de l’amour, cette réplique est elle-même une réplique de réplique au bout de laquelle le contresens échoue à être une contrevérité.
Dans cette perspective, la poésie est cette capacité à espérer éternellement des choses vagues et à « béer à l’infini béant », une des formes du psoriasis incurable, invisible et ingrattable. La poésie est donc une plaque rouge sur fond blanc plutôt qu’un carré noir sur fond noir.

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