Samaël Steiner a un cheval dans la cage thoracique et nous galopons joyeusement à ses côtés

Samaël Steiner a un cheval dans la cage thoracique et nous galopons joyeusement à ses côtés

L’intranscriptible Léon Bloy écrivait que « la splendeur du style n’est pas un luxe. C’est une nécessité ». Ce wanax des invectives aurait juré à l’idée qu’un poète pouvait être un cochon « qui rêve de mourir de vieillesse » ; certes, les étables ont fait le plein d’écrivants ces trente dernières années, si bien que l’on ne peut plus lire un vers sans épouser du purin. Pourtant, si vous soulevez la litière maculée, partout vous rencontrez des poètes qui, selon le mot de Rûmî, « cherchent ce qui te cherche » avec un seau d’eau claire, découvrant la pureté d’un parquet et échappant « au goût de rien » cher à Jean de la Croix.
Chacun a sa montée du Carmel. Ainsi, pour certains poètes, la croix est un bilboquet de travers, par lequel les vers s’emboîtent ou pas. Samaël Steiner fait partie de ces rares amateurs du guingois sans pour autant faire fi des ruines. Dans Vie imaginaire de Maria Molina de Fuente Vaqueros, la contemplation de l’effondrement d’un bâtiment lui rappelle qu’elle « revenait d’un long voyage / le regard lourd des chaleurs citadines traversées / l’odeur de tous les chiens du monde comme un collier à mes chevilles ».

La poésie, c’est « n’avoir plus les mêmes mains », puisque « à la lumière de l’explosion tout redevient possible ». Chez Steiner, il y a donc le soleil s’ensoleillant lui-même, les trouées d’une ville rebâtie et la claire patience des bombes incendiaires dans la nuit, « à l’heure où les lueurs n’ont plus que leur longévité pour concurrencer les flammes ». Puis, c’est le cosmos. Puis, c’est le silence « qui fait péter les tuiles », non pas le silence persécuteur, mais celui qui donne à la tristesse même l’image du monde incréé, comme un bienfait.
Ici, la poésie n’est qu’une des formulations de la théologie, car « là où tout emploi d’un nom est exclu, c’est là que l’âme connaît le plus purement de tout ». Ce chenapan de Maître Eckhart en connaissait un rayon lorsqu’il évoquait le fait que « rien ne ressemble davantage à Dieu dans la création que le silence », hormis l’art de versifier. Et, il y a aussi l’amour – cette grande périphrase du don si bien que tout poète rêve que son « visage (est) un fruit poussé sur ta clavicule » et que « les poissons les plus beaux » virevoltent dans les yeux aimés, guettés par une aigrette.

Si on entend « tourner le cheval dans la cage thoracique » de Steiner, à aucun moment ses vers ne sont bêtes à manger du foin. Avec eux, « le vertige l’emporte toujours sur la vie vécue », créant les conditions pour que, enfin, l’espace et le temps deviennent des hypothèses nuisibles comme un long battement de mains dans un stade. Steiner tire la manche d’Eckhart. Il sait également que « il est un quelque chose dans l’âme qui est incréé et incréable. Si toute l’âme était ainsi, elle serait incréée et incréable ». Puis, la mer arrive en galopant : comme le Dieu des mystiques rhénans, elle est apophatique ; comme tout ce qui est sans définition, entre l’étourdissement et l’ontologie, « la mer est d’un bloc / et ta tristesse ? » tandis que, chasseresse, « l’obscurité nous planque ». Steiner sait que « la pluie heurte » alors que le soleil geint et que « Lascaux est notre tête ».
Seule la belle poésie est capable de nous montrer que l’art ne gagne rien à la narration. Le roman ou le cinéma restent des arts primitifs ; la poésie seule aiguise les couleurs dans nos cerveaux, faisant le temps de quelques pages déflagrer le soi-disant monde réel qui ne projette qu’un pétard mouillé dans l’annulation caniculaire des feux d’artifice, avec flemme au demeurant. Au fond, la poésie nous « raconte comment se forment les atolls », et Steiner nous roussit d’îles bienheureuses. Son feu fait flammes, exfiltrant la femme en lui pour devenir Samaële.

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