Quelques lectures du mois de janvier : de Nicolas Bouvier à Oscar Wilde !
J’aurais pu vous parler de L’histoire ecclésiastique et civile de la Bretagne, par Dom Morice, qui est de mes parents, mais j’ai préféré ergoter autour de L’échappée belle de Nicolas Bouvier, car le pavé breton, digne d’un kouign-amann surmonté d’un far qu’un mille-feuille aurait entrecoupé, n’a rien « d’une douane du silence » que le Suisse céleste et nomade savait expérimentée. Bouvier sait que les mots « ont traîné dans toutes les bouches comme de très vieilles cuillers » et ne savent, en fait, pas grand-chose de ce que nous ressentons, même avec un dentifrice en forme de gomme à récurer.
Dans cet Éloge de quelques pérégrins, Bouvier est « saturé d’abîmes et de verticalité », rejoignant Oscar Wilde dans Aristote à l’heure du thé qui sait tout de « l’irréfléchie légèreté du cœur de l’enfance, de la gracieuse insouciance de l’esprit animal ». Il y a chez ces deux écrivains un simultaneum, cette manière d’avoir deux cultes différents dans une même église que de L’Hospital avait préconisé lors des guerres de religion et que la Révolution française mettra en pratique. Ce sont deux chefs de clan, c’est-à-dire qu’ils dirigent les multiples personnalités qui les composent et dont ils sont parfois décomposés. Avec eux, l’affirmation selon laquelle l’Un est multiple et, inversement, devient limpide, puisque la « seule façon d’idéaliser une personne qui pose consiste à faire le portrait d’une autre ».
Pour reprendre l’expression sublime de La Boétie, aucun d’eux « ne sucre la servitude » et leur liberté est comme une historique description d’un pays sauvage et solitaire. Il n’y a de liberté que dans la solitude et le silence à travers lesquels nous recherchons notre vallée de la lune, comme dans le roman de Jack London. Ainsi, en nous contant les écrivains voyageurs, souvent helvétiques, Bouvier définit l’écriture qui « ressemble intimement au voyage parce qu’elle est comme lui une disparition ». Plus nous approchons de la réalité des mots, plus la grammaire enlace notre être, et plus la dissipation prend l’apparence d’un point final, dépassant la bêta dialectique du succès et de l’échec. Les phrases s’éteignent en nous quand nous apparaissons. La littérature est, au fond, le sas de l’esprit, le cabinet de toilette dont on ressort dans l’idée qu’il est désormais inutile de se repoudrer le nez pour faire belle figure.
Quand la dimension de l’être éclate en nous, les mots empestent parfois et, pourtant, seul le langage garantit le bénéfice de sa suppression dans le vertige d’un labyrinthe épousant un diallèle au-dessus du vide, « entre le sarcasme et le testament ».

Dans le même registre, et sur un ton plus baudelairien, Wilde n’hésite pas « entre une ode et une omelette, un sonnet et du salami », entre l’être et ce pas-tout-à-fait-néant. Ne pas sucrer la littérature, ne pas sentimentaliser l’existence, même si « la démocratie des douleurs » peut émouvoir davantage que « l’aristocratie de l’intelligence », voilà le secret. Hors boucherie, ni la terrine des sentiments ni le pudding du cœur exposé ne valent l’appointement d’une vie intérieure qui implique que, « en art, tout importe, excepté le sujet ». Les mots confisquent le récit autant qu’ils le débusquent : la littérature est, en somme, un jeu du chat et de la souris au milieu d’une louvière et d’une tapette à rats. Parfois, c’est une présentation faussée du néant dont les voyages esquissent le prologue et révèlent les oasis interdites de Ella Maillart ou la peinture de Léon de Cussé Dolmen de Keryaval en Carnac.
Dans la veine de Wilde, à qui des cowboys avaient demandé : « où était Nicolas Bouvier ? » lors d’une conférence, Oscar avait répondu qu’il était mort. Les braves Américains de lui demander alors : « Qui l’a descendu ? ». Wilde aurait pu conclure alors que « la logique était le dernier refuge des gens sans imagination ». Nul être vivant n’est grandeur nature et « une lithographie de gigot de mouton a toujours quelque chose de déprimant ».
Dès lors, pour toucher l’accent guttural de la question de l’être, « une solide série d’éternuements » apparaît comme le moyen le plus efficace, surtout « si l’on n’a pas la chance d’être un explorateur arctique ou un nihiliste en fuite ».
valery molet