Quand Saint-Simon rencontre J.G. Ballard

Quand Saint-Simon rencontre J.G. Ballard

En littérature, le temps n’existe pas : il n’y a pas de durée, presque pas de chronomètre personnel. Le temps n’est qu’un hommage rendu à notre paresse. En littérature, tout est contemporain, c’est-à-dire sans date. Il n’y a pas d’ordre d’apparition en dépit des à peu près propos des mille-pattes académiques qui pensent qu’il y a toujours un pas qui précède l’autre, incapables qu’ils sont d’envisager la simultanéité : ils squattent, désœuvrés, l’éternité actualisée, une manière de lésine de minutes écoulées sans lendemain.

En réalité, les choses n’ont pas de consistance et donc leur linéarité est une métaphore de pousse-mégots, selon le principe d’Érasme qui veut que « verborum prior, rerum potior ». C’est la raison pour laquelle Saint-Simon peut rencontrer J.G. Ballard sans aucune difficulté. Ces deux portraitistes sont exceptionnels. Comme le dit Gide dans son Traité du Narcisse, « toutes choses sont dites déjà ; mais comme personne n’écoute, il faut toujours recommencer ». Ballard continue donc l’œuvre de Saint-Simon en rapportant son époque avec ses tares, ses passions guindées et grotesques, ses haines qui « ont le sommeil plus léger que l’amour » (Schnitzler). À la cour de Louis XIV ou dans la Marina de Chelsea, dans les Mémoires ou dans Millenium People, les deux écrivains composent une ode aux ogres de leur époque, à l’imbécillité qui les caractérise, à cette médiocrité sournoise qui subsume l’idiotie anthropologique.

De Martial à Ballard, les sentiments restent les mêmes : l’Histoire n’a pas de contenu, hormis la succession de costumes. Écoutons Saint-Simon parlant d’un noble en vue : « la petite vérole l’avait éborgné, mais la fortune l’avait aveuglé ».  Ou encore : « Glorieux et bas plus qu’elle, panier percé qui jouait tout et perdait tout, toujours en course et à la chasse, dont la sottise lui avait tourné à mérite, parce qu’il ne faisait jalousie à personne ». Et : « madame de Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué ». Qui se souvient de Céline et de sa définition de l’homme qui ne serait que « 1/16 de cheval » ?

De son côté, Ballard – superbe romancier britannique – ferait de la verveine, une veine de verve : « Personne n’était à l’abri du psychopathe fantasque qui hantait les parkings et les aéroports de notre vie quotidienne. Pour la première fois dans l’histoire humaine, un ennui féroce régnait sur le monde, scandé par des actes de violence dénués de sens ». Les siècles s’abolissent au-delà des descriptions pour frôler (on ne la pétrit jamais vraiment) la pâte humaine, celle qui colle toujours aux doigts : « mais les bronzages (des touristes) cachent ce qu’ils sont vraiment – des esclaves salariés, la tête pleine de merde américaine ».

Pour Ballard comme pour Saint-Simon, les hommes ne sont qu’une phase du documentaire animalier général et « dans leurs esprits, un train fantôme roulait à travers un champ de foire que (ils) avaient construit ». Le monde n’est, au fond, que « du Walt Disney pour classes moyennes » dans lequel, en fonction du calendrier, on se chamaille pour l’étiquette, les frais de stationnement, la préséance ou les problèmes de chauffage central et de départs en vacances.
Chacun a sa manière, ces deux écrivains évoquent « l’Apocalypse capitonnée » qu’est la société, ce grand syndic désodorisé. C’est pourquoi pour sentir un peu, il faut les lire beaucoup.

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