Quand Abbon nous raconte les incursions vikings, on s’y croirait !
Tout le monde connaît Grégoire de Tours. Enfin, nous connaissons tous un Grégoire et situons Tours à une centaine de kilomètres près. Nous manque l’intelligence pour saisir les contours de la particule nobiliaire, puisque nous n’avons pas franchi le cap de la savonnette à vilains. Mais qui connaît Abbon ? « Si le meilleur être humain… est celui qui vous gratifie de sa non-présence », selon Bukowski, alors Abbon ne doit pas être trop loin du podium. Pourtant, il a écrit un prenant Le siège de Paris par les Vikings ou, pour les puristes, De bellis parisiacae urbis. Calez-vous dans votre fauteuil et plongez-vous dans le Paris du IXe siècle au moment où les Normands assiègent cette ville centrée sur l’île de la Cité.
Cette épopée pète de tous les côtés comme du pop-corn de carquois. Le texte est aussi une épopée grammaticale de près de quatre mille vers, mi-flèche, mi-poix ; ce Virgile, atteint de nanisme stylistique, arrive à fendre l’armure. Entre les diérèses faciles et les épanalepses incompréhensibles, Abbon nous entraîne dans la défense franque en mêlant Bède le Vénérable, Robin des Bois et les interventions divines. Entre l’humour culinaire qui associe les Vikings à des brochettes, des broutards ou de la viande de boucherie et le deus medicus qui guérit les blessures, Paris est ressuscité dans sa petitesse et sa vaillance « comme une reine au-dessus de toutes les villes ».
Paris est déjà là. Le temps est une fermeture. Il ne s’est rien passé entre Abbon et aujourd’hui. L’histoire est un refrain de rigolades, une anaphore de bègue anencéphale, une manière de comptine « pour enfants de 50 ans dans des villes épuisées ». Même s’il y a un désespoir intime des hommes qui mène à la guerre pour faire de la poésie, qui s’apparente à un autre désespoir ; même s’il y a un cercle admirable de la mort qui s’oppose à la splendide vision administrative des choses, la vie n’est jamais un four quand la guerre menace, bien que sa « diversité (soit) si monotone ».
Ainsi, quand les Vikings arrivent à Paris sur la Seine, les bateaux sont tellement nombreux que « l’on se demandait avec étonnement dans quel antre s’était caché le fleuve, que l’on ne voyait plus du tout, puisque l’avaient recouvert le sapin, le chêne et l’orme, et l’aulne tendre des bateaux ». Abbon nous captive quand il décrit l’huile bouillante lancée sur les barbares tandis que les chrétiens hurlent : « vous sentez le roussi, vite, à la Seine, que l’eau vous rafraîchisse le crin et vous recoiffe ».
Si l’Histoire n’existe pas, les moqueries, elles, on continue de les ouïr comme un veto neuf à l’esprit de sérieux. On n’est pas loin de la poésie spartiate du bouclier : « reviens avec lui ou sur lui ». Soit vainqueur ou mort ! Abbon nous décrit ainsi le mur de boucliers sous lequel les Normands avancent pour atteindre les tours de Paris. « Ils se sont fabriqués un ciel pour protéger leur vie ». Les chrétiens ont un ciel sans bouclier. Ils suivent, armés, le Christ nu au son de l’hymne liturgique de Théodulf d’Orléans Gloria, laus et honor, le matin du 2 février 886. Les héros francs résistent et Abbon pense que leurs noms – dont presque aucun ne nous est connu – « voleront sur les bouches des hommes … jusqu’à ce que le soleil apprenne à parer de ses rayons les ténèbres de la nuit ».
La ligne de démarcation entre le fin manœuvrier et le chenapan est poreuse tant est si bien que toute bonne action a des circonstances atténuantes et que toute vilénie a ses excuses. Finalement, les Vikings sont défaits et regagnent l’estuaire de la Seine, « sa blanche queue (qui) en se débattant frappe de ses nageoires la tête de la mer ».
Il n’est pas bon à nib, cet Abbon ! Ce n’est pas non plus un aquoiboniste lorsqu’il s’agit de Dieu et de ses efforts pour que les envahisseurs finissent par « camper au fin fond de la Seine… et planter leurs tentes dans la mort ». Bivouaquer dans l’Enfer est un destin digne de ces fils de Thulé. Toute histoire s’achève dans cet « Ah bon » sinistre que « la mort noire » implique. Il n’y a pas d’Histoire, je le redis, il n’y a que des historiens qui s’adonnent à leur passion de se déguiser. L’Histoire, c’est de la biologie en robe de soirée. Au fond, elle est parfaitement illustrée par la danse des petits pains de La ruée vers l’or de Chaplin dans une maison branlante, entre le précipice et une terre gelée, au milieu de laquelle un petit homme attend une entraîneuse de saloon en vain. De fait, pour Parmentier, la Pompadour est une variété de pomme de terre ; pour Louis XV, c’est une purée de femme. Pour Sartre, qui commet toujours l’erreur de se tromper, elle représente une putain respectueuse qui ignore tout de la préséance entre l’existence et l’essence ; pour moi, c’est une amoureuse qui vous offre Abbon, livre aperçu au musée de la Marine.
Ce siège de Paris vous a été offert par sa curiosité. Il n’y a plus de Vikings, ni d’encerclement de Paris, ni de javelots tranchant l’air. Il ne vous reste donc qu’à embrasser votre compagne dans les rues panaméennes : ce Walhalla-là vaut bien une messe !
valery molet
Abbon, Le Siège de Paris par les Vikings, Anacharsis, mai 2024, 126 p. – 17,00 €.