Pankaj Mishra, Le monde après Gaza
Éthique des morales détruites
Né en 1969 en Inde, Pankaj Mishra est considéré comme l’un des intellectuels les plus incisifs de sa génération. Dans son très exigeant livre de référence Le monde après Gaza, il nous livre un constat éthique et moral du désastre en train de se produire à Gaza, en se demandant pourquoi « l’Occident a-t-il si ostensiblement exclu les Palestiniens de la communauté des obligations et responsabilités humaines ? ». L’historien analyse les origines de l’antisémitisme, la fondation de l’Etat d’Israël, ses liens avec l’Amérique, « la question de la couleur de peau (…), les crimes historiques à grande échelle que furent les génocides, l’esclavage et l’impérialisme raciste (…), les massacres de masse et autres déplacements forcés (…) en Syrie, au Soudan, au Congo », les oublis historiques de l’Occident sur la perpétuation des hécatombes qu’il a commises, avec en parallèle la construction de « la suprématie blanche ».
Pankaj Mishra retrace également un pan de l’histoire de l’Inde, du Moyen-Orient et du Proche-Orient. Ce qui est très intéressant, c’est le parcours de l’auteur, depuis son Inde natale, en sa qualité de fils d’hindouiste, issu d’une famille nationaliste, et son étude de « peuples en périphérie ». Avec les événements du 7 octobre 2023, a lieu l’apparition d’un « philosémitisme » de la part des Occidentaux, même des extrémistes de droite traditionnellement antisémites – ce qui bloque toute pensée critique à l’encontre de la politique de l’Israël de Netanyahou.
Le capitalisme industriel s’appuie sur l’oppression de l’individu, l’exploitation systématique des masses laborieuses, ce qui favorise un racisme endémique forgé sur la concurrence économique, « une caractéristique indéracinable de l’Occident moderne ». Avant la marque indélébile qu’a laissée la Shoah, il y a eu le phantasme du Juif usurier, accusé de cumuler des fortunes, détenteur d’une puissance économique occulte et mondiale, tableau effaçant la réalité de la misère des ghettos et des pogroms. Les idées eugénistes ont rendu possibles la Shoah et les exterminations de masse durant les guerres coloniales, idées partagées par les nazis, des militaires américains, des présidents et des ministres comme Winston Churchill (1874-1965), coupable de la mort de « millions d’Hindous (un peuple bestial avec une religion bestiale, selon lui) ». Loin de tirer des leçons de morale et de concorde, la mort à grande échelle s’est poursuivie en ex-Yougoslavie, au Rwanda, au Liban, en Syrie, au Burundi, en Irak et en Iran, en Afghanistan, etc.
Pankaj Mishra pointe l’exacerbation d’un nationalisme primitif en Israël, exigeant un esprit de sacrifice et effaçant du récit officiel toute critique contrevenant au récit idéologique messianique prédominant « au service du sionisme ». De ce fait, « Israël s’est transformé en un bastion d’ethno-nationalisme féroce », situation extrême qui conforte « un triomphe posthume à Hitler, qui rêvait de créer un conflit entre les Juifs et le reste du monde », sur la base du « mythe du complot juif venant à saper les nations ethniques du monde qui servit de prétexte à la Solution finale ». L’opinion internationale approuve la défense d’Israël, ainsi que de nombreux journalistes et éminents universitaires – en juin 2024, plus de 40 000 Palestiniens ont été tués, dont deux tiers de femmes et d’enfants. P. Mishra consacre un chapitre entier à l’antisémitisme en Allemagne, les millions de personnes « impliquées dans l’assassinat de civils juifs », ceci jusqu’au revirement brutal de l’Allemagne de l’Ouest de devenir « le principal fournisseur de matériel militaire d’Israël, en plus d’être le facilitateur de sa modernisation économique ». L’historien dénonce l’attitude abjecte de la RFA, le soutien aux tortures durant la guerre d’Algérie, la vente d’armes destinées à éradiquer les mouvements anticolonialistes de libération. La projection raciste en Allemagne (l’antisémitisme sous-jacent) se reporte sur « une minorité d’immigrés du Proche et du Moyen-Orient ».
La deuxième partie de l’ouvrage traire d’un sujet complexe : « américaniser l’holocauste », signifiant l’oubli du génocide pour s’américaniser, qui a été un mot d’ordre et un implicite, ce qui autorise le suprématisme blanc et les discours racialistes du XXIème siècle. Ce travail de sape de la mémoire a été dénoncé dans de nombreux essais, dont ceux de Hannah Arendt (1906-1975), Primo Levi (1919-1987), Betty Friedan (1921-2006), W. E. B. Du Bois (1868-1963), Jean Améry (1912-1978). Après le processus de décolonisation et l’émergence de nouveaux genres littéraires, la première chaire d’études postcoloniales fut occupée par Edward Saïd (1935-2003), « le narrateur le plus éloquent de l’histoire des épreuves endurées par les Palestiniens sous domination israélienne/occidentale ».
Pankaj Mishra rappelle que, « à la fin des années 1930, alors que les eugénistes américains se faisaient une joie de justifier leurs actions en renvoyant à l’élimination systématique par Hitler des membres jugés inaptes de la société allemande, y compris les Juifs, Churchill refusait avec éloquence de reconnaître « qu’un grand tort ait été fait aux Peaux-Rouges d’Amérique et aux Noirs d’Australie », du fait qu’« une race plus forte, une race supérieure, une race plus avisée pour le dire ainsi, est venue et a pris leur place ».Ce retour à un recul précipité des droits et de la démocratie étaient imprévisibles, ainsi que le spectre d’un racisme institutionnalisé et « l’emploi d’un vocabulaire racialisé ». Hélas, les nationalismes, « les récits concurrents de victimisations héréditaires (…), la « conception reagano-thatchérienne de la création de richesses privées » ont provoqué des « inégalités économiques » qui se sont creusées « de manière ingérable (…) ; des démagogues ultranationalistes sont, comme il se doit, apparus, vociférant contre des ennemis intérieurs et extérieurs, et s’emparant des institutions démocratiques ».
L’auteur de cet essai remarquable nous avertit de la cruelle visibilité du « retour du suprématisme blanc au cœur de l’Occident moderne ».
yasmina mahdi
Pankaj Mishra, Le monde après Gaza, traduction David Fauquemberg, éd. Zulma, 304 p., 2025 – 22,50€.