Olivier Truc, Base Toundra
Les mensonges de la Grande Histoire
Le 28 mai 1946, un document hautement classifié, émanant du Haut-Commandement des Forces armées suédoises, ordonne la mise sous silence absolu des événements s’étant déroulés de septembre 1939 à mai 1945 sur l’aérodrome F67 situé au cœur de la Laponie suédoise.
Ce 1er septembre 1939, la major Dager Trulsson, le chef de Base Toundra, le F67, assiste à un atterrissage à hauts risques du capitaine Stig Blumfors. Celui-ci s’annonce comme son nouvel adjoint et apporte les ordres concernant la base. L’Allemagne vient d’envahir la Pologne et le gouvernement a décrété la neutralité de la Suède. La Base Toundra est mise au secret. Et Stig couche sur le papier ce qu’il voit, ce que tente de lui cacher son supérieur, les différents mouvements sur cet aérodrome censé être au secret.
C’est en février 2023 qu’une compagnie de parachutistes, sous les ordres du capitaine Guy Puech, arrive de Carcassonne pour des manœuvres dans un environnement glacial. Elle se déroulent dans le cadre de la demande de la Suède à adhérer à l’OTAN. Ils sont accueillis par la capitaine Maria-Pia Tedelius qui pilote l’opération, sur l’ancien F67.
C’est la rencontre, en compagnie de Maria-Pia, avec un éleveur de rennes qui va les intriguer sur le passé de cette région. Elle décide d’aller voir sa grand-mère et sur un coup de tête emmène Guy.
Quand cette dernière apprend qu’il est Français, elle est bouleversée. Elle s’absente et revient avec trois vieux cahiers, expliquant qui les a écrits et qu’un pilote français a été assassiné, pendant la guerre, sur l’aérodrome. La lecture de ce journal intime va provoquer une succession d’événements, remettant en cause la neutralité affichée, car…
Le récit alterne entre un présent qui met en scène les deux personnages principaux que sont Maria-Pia Tedelius et Guy Puech, et la lecture de ce journal qui ressuscite un passé plus que tourmenté.
Bien que s’étant déclarée neutre dans les conflits, la Suède depuis longtemps joue un double, voire un triple jeu trouble, multipliant les ambiguïtés face à la montée du nazisme, face à l’armée allemande, mais aussi face à la Russie stalinienne. Les frontières lapones sont bien perméables avec ces étendues immenses quasiment désertes.
Pour le présent, qui se déroule un an après la tentative d’invasion de l’Ukraine, la Suède, comme ses voisins, comprend que la neutralité face à des tyrans se moquant du droit international est très illusoire. Or, rien n’est jamais simple…
Olivier Truc livre des analyses politiques et géopolitiques dignes des hauts stratèges, mais pas ceux qui surpeuplent les hauts commandements militaires des parachutistes.
Le romancier évoque la Laponie, son climat et le peuple Sami, la nature qui dicte ses lois, que celles-ci concernent le temps où les animaux. Il raconte l’importance des rennes, la façon dont ils vivent et se déplacent, l’adaptation des éleveurs au fonctionnement des troupeaux. Il montre le choc culturel entre les exigences militaires modernes et le mode ancestral des éleveurs Samis.
Il aborde aussi, dans un récit en tension, la mémoire historique, les compromissions politiques, les mensonges d’État. Il porte un regard éclairant sur les mythes nationaux et leur fragilité.
Avec les parachutistes en manœuvre, il raconte le froid, ce froid qui efface ce qui est connu et remet en cause des certitudes, des doctrines militaires.
Olivier Truc propose une épopée historique, un récit rigoureux, dense, façonné, luxuriant à souhait. Documenté de belle manière, avec une connaissance indéniable de ces régions, du peuple Sami, il signe un roman riche en tension, en informations de toutes natures et porte un éclairage édifiant sur ce que peuvent dissimuler de nombreuses politiques. Il n’y a rien de trop, tout est utile pour nourrir ce thriller particulièrement attractif.
serge perraud
Olivier Truc, Base Toundra, Éditions Métailié, coll. Littérature d’autres horizons, septembre 2026, 432 p. – 22,00 €.