Ne pas mettre Jean-Pierre Otte en Quarantaine
Certains poètes briquent tellement leurs vers qu’ils en deviennent brillants, ce qui est la qualité essentielle de la sardine, selon Aristophane. D’autres rabotent si bien leurs textes que l’idée même de disparition s’annihile, faisant du vermifuge, une sorte de parabole lyrique. Parfois, des recueils ressemblent à des catacombes soutenues par des catafalques au fond d’un parc durassique où quelques syllabes font office de croquemorts, trop frêles pour porter un cercueil ou un bock.
Et puis, il y a Jean-Pierre Otte, l’un des grands poètes français, et figurez-vous qu’il est bien vivant, éloigné du saturnisme littéraire, « ombre pour ombre ». Son nouveau recueil Quarantaine suivi de Quelques érotiques confirme que, comme le dit Épicure, « si les dieux voulaient exaucer les vœux des mortels… la Terre serait déserte, car les hommes demandent beaucoup de choses nuisibles au genre humain ».
Otte, lui, ne désire qu’à ne pas être dépouillé et nous couvre de son pagne sublime dans son oasis interdite, puisque « l’esprit est un espace sans étoiles ». À mille lieues, de l’écriture bridée par l’absence de « monde intérieur », du stoïcisme social et des pickpockets de la poésie qui ignorent que ne rien dire n’équivaut pas à penser subtilement, Otte déroule le tapis multicolore de son style, soutenu paradoxalement par les peaux de banane, jetées sous sa route, par toutes les nullités vivantes, indignes d’être le portefaix d’un esclave juché sur n’importe quel prix littéraire ; après tout, « on n’est jamais trompé que par l’espoir ».
Si la poésie signifie quelque chose, Otte en décode toutes les abîmes, les ruines qui « trouvent en nous leur écho ». J’ai souvent écrit que la poésie était apophatique, une manière de dialectique négative entre la réification de tout et l’analphabétisme du reste, mais, avec Otte, on découvre que cet entre-reflet, « tout frais débarqué de la nuit » contredit la « contraction du cœur ». « Si trop de subtilité d’esprit dessert autant que l’imprécision » (piqure d’Épicure), Otte nous réapprend que, sans monde à soi, il ne peut y avoir d’intérêt à être.
La poésie est positivement « le temps mort dans le champ personnel », l’instant où tout ce qui se passe n’emporte plus rien, où le poète bienheureux n’a point d’affaires, ni colère, ni bienveillance. Otte ne renâcle jamais. S’encanailler dans le creux de la vague ne lui appartient pas. Avec lui, les mots ne se dénudent pas, à en être évanescents comme un roman scénarisé. « Par une sorte de flash », il se rend à lui-même, demandant rançon à son « utilité » pour retrouver ses « espaces forestiers », éviscérant ainsi la poésie de parade qui est un paradis de pantalonnades.
Otte « s’impersonnalise dans l’instant » et il devient grand tel un puzzle de gratte-ciels qu’une fourmilière regarderait de haut à l’ombre d’une termitière enfumée par des pygmées. Ses images sont « des occasions de devenir », Otte étant lui-même un poète du surlendemain. Le « miroir intégral de l’univers » est dans sa paume, comme une gifle transmise sur la face des écrivants. Hélas, un écrivaillon ne relève jamais le gant : il ne peut comprendre que le duel est une admission aux confins. Un poète est une épée sans adversaire si l’adversité implique le lieu commun de la sociabilité, et non « la clôture, tangible dans l’ombre ».
Il n’y a pas de principes pour un esprit libre, car ils ne sont qu’une forme de viager dont on attend la fin pour profiter de la mort. Les rentiers de la Fiction, accompagnés par les accises de la Poésie, voudraient officialiser la déroute de la langue au profit du caddie planétaire. Mais, parmi d’autres, Otte veille et donc Otte heurte : « l’excès de réel est dans l’embellie ». Le réel est réclusion puisqu’il ne « se fait rien de ce qui n’est pas, et que rien de ce qui est ne se réduit à n’être pas ». La poésie ne propose pas une autre interprétation. Elle est simplement sur le bas-côté de ce soi-disant réel, à l’endroit exact, c’est-à-dire indéterminé où vos actions ne contredisent plus vos raisonnements.
Avec Otte, pas de poésie pigiste, mais on saisit que « la Création n’a pas consisté à s’étendre, mais à se retirer », comme l’exprime si profondément Simone Weil. Otte est à la fois un poète extraordinaire et un permissionnaire. Peut-on d’ailleurs être l’un sans l’autre ? Non, si l’on touche les rives de « l’outre-monde ». La poésie de Jean-Pierre Otte s’emplit « d’écarts sauvagement décidés ».
Lisez Otte et vous pourrez mourir avec le sentiment d’avoir réussi quelque chose, en bras de chemise ou sous un scaphandre.
valery molet