Marie-Laure Dagoit, Béance
En ce court récit texte/poème, la jouissance de sa narratrice, servante au grand cœur quoique maîtresse plus que serveuse, semble s’exhiber par le rire sous forme de son revers. Quoique experte dans l’acte sexuel – « Je sais faire des choses – Ma chatte est infinie », écrit l’héroïne au grand cœur (mais pas seulement) -, le rire n’est pas communicatif.
C’est pourquoi cet instant de la rencontre est décrit de manière sardonique et passionnée. Apparaissent l’aveu, l’action et l’obsession pour l’objet travaillé pour la venue de son extrême onction. S’y joue tout autant l’expérience de l’enfermement de l’être en sa solitude. Celle-ci ne surligne pas la jouissance mais pétrit la passion sinon du but mais aussi – voire surtout – de ses préludes.
Ce texte, comme souvent chez Marie-Laure Dagoit, traduit une expérience pratique mais tout autant intérieure. Elle prend d’une part le trop de l’angoisse et d’autre part le pas assez – voire l’impossible – du plaisir. Dès lors, le sous-rire de la narratrice solitaire marque contours et coutumes espérées en devenant la négation du partage (communion). Ainsi, en offrant ses lèvres de sa bouche puis de son sexe dans une chambre d’hôtel et parfois d’un claque, peut se rejouer le souvenir d’une chute, d’un abandon ou viol premier et de leur écœurement.
Certes, Béance est proche l’ Histoire de l’œil comme de L’œil pinéal de Bataille où une femme livre son corps de manière amusée ou dérisoire même lorsque sa bouche est proche de l’étouffement. Mais ici, le corps où la fascination du phallus est comme hystérisée explose d’une énergie. Cerise sur la gâteau, ce récit-poème mêle le passé au présent là où l’acte sexuel est décrit selon une vision féminine. La narratrice est la propre spectatrice de ses actes et des effets qu’ils produisent lorsque qu’elle se met en jeu sans réserve et au service de ce qu’elle produit avec distance – ce qui souligne une incommunicabilité.
Néanmoins, la femme se retrouve plus « sujet » qu’« objet » devant l’œil allumé des hommes. Elle devient l’ « actante » de la possible jouissance et souillure, parangon bataillien de l’ambiguïté du pur et de l’impur, du vrai et du feint. La narratrice se scénarise ainsi que sa souveraineté plus ou moins complice. Elle est la révoltée du plaisir et du dégoût (remisé ?) au sein de l’orgie qu’elle ritualise.
En conséquence, un tel texte ne fait guère rire car il est abyssal par tout ce que renvoie et accueille la béance. De plus et surtout, la narratrice n’imagine pas que son rire sous cape dispense de penser. Par ses attentions et intentions à certains égards, une telle femme dévoile une pensée qui la porte plus loin que la sienne.
jean-paul gavard-perret
Marie-Laure Dagoit, Béance, Weekendpoetry, Rouen, automne 2024 – 20,00 €.