Marc Hersant. Genèse de l’impur – l’écriture carcérale du marquis de Sade (1777-1790)

Marc Hersant. Genèse de l’impur – l’écriture carcérale du marquis de Sade (1777-1790)


Norbert Sclippa est Professeur Emeritus de français au College of Charleston, S.C., USA. Spécialiste du XVIIIe siècle, il a publié plusieurs ouvrages sur Diderot, Rousseau, Voltaire, et Sade (notamment, pour ce denier, Le Jeu de la Sphinge : Sade et la philosophie des Lumières. New York: P. Lang, February 2000, Lire Sade. Paris: L’Harmattan, 2004. Pour Sade. Paris: L’Harmattan, 2006, Philosophie de Sade. Paris : L’Harmattan, 2021, et Nouvelles lectures de Sade :Tout dire. Paris : L’Harmattan, 2024).

Hersant n’a pas beaucoup d’empathie pour Sade. Son arrestation : il veut montrer « … ce qui veut apparaître comme une légitime indignation, et chanter le refrain lui aussi dans l’air du temps du caractère odieux et arbitraire des lettres de cachet, dignes des « pays d’inquisition ». (99) [1] Ensuite, une  fois en prison (sans motif d’arrestation, de jugement, ou de peine : « L’incapacité très supérieure à la « normale » de Sade à supporter l’abstinence de liberté. » (170). Notez bien : abstinence, comme s’il s’agissait d’une sorte de régime… « … la rumination mentale douloureuse, haineuse, obsessionnelle, du prisonnier. » (308). Étonnant, dans les conditions où il fut arrêté ? Sans compter « … son sentiment aristocratique bouffi d’orgueil. » (485). L’idée « rabâchée par Sade des dizaines de fois […] que la prison rend l’homme toujours pire. » (505-6).

Sans compter son narcissisme : « L’ivresse narcissique complètement déchaînée d’un homme obsédé par l’idée de vengeance, et qui s’invente (en grande partie) des ennemis pour le plaisir de les punir en série. » (198). « Des fictions qu’il invente […] pour leur principal et peut-être leur unique destinataire. » (206). « Sa capacité démiurgique à penser, à classer et à énumérer tout ce qu’un être humain peut infliger à un autre, opération qui flatte au suprême degré son narcissisme démesuré. » (253). « Sade est seul et s’enivre d’une singularité qui est la source de son profond narcissisme, et qui s’épanouit dans le sentiment de n’être reconnue que par lui seul. » (Ibid.) « Le créateur […] se montre évidemment aussi intraitable et incapable de compassion que le pire des libertins qu’il met en scène. » (374-75). « La vérité qui habite le poème [du même nom] est faite pour le poète lui-même, et pour lui seul, et le poème a pour charge de la contenir, […] mais non de la partager. » (405). « Il n’écrit le poème La Vérité que pour s’enchanter de sa propre énergie négative et de son audace « héroïque » dans une logique plus ou moins consciente d’autodestruction. » (Ibid.). « Une œuvre […] qui décrit les conditions de sa monumentalisation alors que le seul spectateur du monument est Sade lui-même. » (Ibid.). « … son formidable et délirant narcissisme. » (485). « Sade n’affirme que lui-même et sa solitude. » (486). « … l’or d’une solitude choisie et arrogante […] dont il est l’unique exemplaire. » (Ibid.) « … un « moi » conquérant et avide de toute-puissance, soucieux d’imposer l’équation « moi = tout, toi = rien, qui est l’élément inaltérable de son œuvre. » (487) « … un moi qu’il juge grandiose et glorieux […] et n’a besoin que de contempler sa propre exaltation délirante pour prospérer aux dépens de tout autrui. » (408). Autrement dit, Sade n’écrirait que pour lui-même. Mais même à le supposer, quel mal y aurait-il à cela, s’il y trouvait un certain soulagement à sa condition de prisonnier ?

Quant à son projet, Hersant est persuadé qu’il consisterait dans « La volonté vengeresse d’un auteur  de régner sur un monde fictionnel qu’il crée selon son bon plaisir et de l’assujettir à la loi de ses caprices et de ses désirs. » (206). On ne voit pas trop pourquoi « vengeresse », mais tout écrivain écrit pour régner sur un monde fictionnel qu’il crée selon son bon plaisir et pour l’assujettir à la loi de ses caprices et de ses désirs. « Une compensation évidente de la frustration infinie de la prison par la toute-puissance qu’il se donne sur le sort de sa poupée fictionnelle. » (216). Il s’agirait de Justine.
Mais encore une fois, tous les auteurs ont leur poupée fictionnelle : Tolstoï avait Anna Karenina, Flaubert, Madame Bovary, etc., etc. « L’homme Sade qui croupit dans sa cellule est bien le responsable des fictions qu’il invente. » (Ibid.). Qui d’autre le serait ? Tout  auteur est responsable des fictions qu’il invente. « La seule autorité qui donne à l’aventure humaine de Justine sa signification n’est pas un autre Dieu que l’auteur lui-même qui a décidé que, dans le monde fictionnel où il a placé sa créature, toute vertu serait bafouée et tout vice triomphant. » (425).

En effet, c’est son projet, tout auteur est en quelque sorte le Dieu de l’univers qu’il crée, et n’est pas quelque chose d’unique à Sade. « Le programme énoncé par Sade de cette manière d’être […] inclut le meurtre, le viol, et le vol. » (494). Fictionnels, bien entendu.  « Œuvre orchestrée « comme une machinerie de théâtre ou d’opéra, à cette différence près toutefois que les victimes sont réelles, si le lieu angoissant où elles sont placées n’est lui qu’un décor. » (110). Voilà donc qui est neuf : les personnages de fiction seraient des personnes réelles !

Sur un autre chapitre, Sade serait-il au moins capable d’humour ? Qu’on en juge : Son humour « suscite […], dans l’intention tout au moins, le désarroi ou l’incompréhension totale de son lecteur. » (377). « La lectrice [de la fameuse lettre sur son linge sale, sa femme] se voit affublée d’un « goût » douteux pour le linge sale […], mais il est évident que cette insinuation sur ce qui émoustille Mme de Sade est une pure fiction et qu’il n’est pas absolument avéré que Mme de Sade se soit délectée des sous-vêtements de son mari.» (393). Qui l’aurait cru ? Et la belle aurait dû sérieusement manqué d’humour pour le faire. « … humour, dont l’essence est de se contempler narcissiquement (je souligne) dans un lieu énonciatif si insolite qu’il sait qu’il sait presque impossible de l’y rejoindre, ce qui donne à l’énonçant un sentiment de supériorité délectable. » (453). Ce qui avait peut-être au moins l’effet de le faire rire intérieurement, mais faut-il le lui reprocher, dans la situation où il se trouvait ?

Mais est-ce qu’en philosophie, ce serait mieux que pour l’humour ? : « Sa philosophie ne cherche pas plus la connivence avec autrui que son humour. » (393). Ah. C’est qu’il faut compter avec « L’orgueil du caractère unique et inaltérable de sa personnalité et de sa « philosophie ». » (482). D’ailleurs, Sade « n’a jamais produit une pensée philosophique pour que les autres en bénéficient. » (495). Ce qui contredit des générations de critiques sadiens qui disent le contraire. Ses « libertins » […] ont tendance à confondre existence « libertine » […] et philosophie. » (499).
Ce n’est pas si simple. Hersant devrait expliquer comment. Qui plus est, « Le texte (des 120 Journées de Sodome) […] n’est pas le texte d’un philosophe. » (Ibid.) Chez Sade, donc, « La philosophie ne se greffe que sur un élément central. » (Ibid.) Le matérialisme déterministe, peut-être ? Non : « … ce n’est pas en philosophe que Sade démontre dans la bouche de Bressac qu’il faut tuer sa mère. C’est parce que l’idée de matricide l’émoustille qu’il produit un prétendu discours philosophique visant à donner une légitimité philosophique parodique à un fantasme meurtrier. » (Ibid.) Mais Sade se tue à expliquer que les fantasmes font eux aussi partie du déterminisme. « Sa « philosophie » n’est pas faite à l’usage des autres, n’est pas faite pour être l’objet d’un partage, mais ne vise qu’à servir à  Sade et lui seul, et en particulier à flatter sa volonté de puissance et son fantasme d’écrasement de toute résistance à ses désirs tempétueux, et prédateur. » (494). « … les dissertations aussi épuisantes que grandioses de la dernière version de L’histoire de Justine et de Juliette. » (259). Qui pourtant constituent en elles seules un véritable manifeste de philosophie déterministe. « … tempête verbale qui se nourrit d’elle-même et d’une destination, non réelle, mais imaginaire. » (253) Mais on pourrait aussi dire que toute philosophie est imaginaire.

Et sans égard, bien sûr, pour le pauvre lecteur, qui doit être soumis à pareille torture ! En effet : « Sade produit sur la scène […] de ses textes les plus venimeux un lecteur virtuel qui doit subir sa perversité, loin de la partager, et qui en fait les frais. » (376). « [Il] ne cherche nullement à « éduquer » son lecteur […], mais à le transformer en sodomite, en meurtrier ou même en « philosophe » au sens auquel il l’entend. » (253). Qui, on s’en doute, ne sera pas le meilleur. « Le caractère éducatif […] est chez lui un leurre. » (206). « Il ne cesse de s’adresser à un « lecteur virtuel » qui pour l’instant n’est qu’un fantoche sans consistance, une cible purement fantomatique, un concentré imaginaire de sa haine de l’autre. » (308). « Le lecteur réel, à supposer qu’il puisse être la dupe du pacte pervers qu’on lui propose, n’est pas forcément un adepte des pratiques que Sade décrit avec une épouvantable complaisance. » (393). « Sade attribue fictivement à sa femme et au lecteur virtuel de son roman des goût censés illustrer la diversité des désirs humains de manière purement fantaisiste et gratuite. » (393-4). 457). « … le « cher lecteur » ayant en réalité bien souvent envie de jeter ce livre unique par la fenêtre. » (Ibid.)

Personne n’en aurait empêché Marc Hersant, bien sûr. « On ne peut pas se déprendre de l’impression que derrière tous ces masques une sorte de haine de Sade pour son « ami lecteur » est ce qui s’exprime entre les lignes, et que l’invitation par laquelle il le convie au festin qu’il lui offre est un piège mortel. » (469).
Hersant termine cependant son ouvrage en s’excusant de n’avoir « jamais réussi à [s]’« habituer » suffisamment à Sade pour le rendre totalement inoffensif pour [s]a sérénité et [s]a tranquillité. (514). Il y faut, ou faudrait, dit-il, un esprit « habitué à la fréquentation des abîmes. » (515).
Mais il concède finalement que si l’œuvre de Sade « ne parvient peut-être pas à la constance dans l’intensité et le génie de celles d’un Rousseau, d’un Montesquieu ou d’un Saint-Simon […] elle n’en est pas moins, dans ses parties les plus abouties sur le plan poétique, une des plus puissantes et des plus décisives du XVIIIe siècle. (517), et il conçoit aussi que son œuvre, « pour dégradante et parfois terrifiante qu’elle soit, n’en oppose pas moins à nos certitudes un point d’interrogation décisif. » (518).

Marc Hersant. Genèse de l’impur – l’écriture carcérale du marquis de Sade (1777-1790), Armand Colin, Paris, 2021.


[1] Entre parenthèses, le numéro des pages.

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