Mais, bon Dieu, c’est quoi la poésie ?

Mais, bon Dieu, c’est quoi la poésie ?

La poésie n’a rien à faire avec le monde perçu comme une coquille, c’est-à-dire une faute de syntaxe où la langue est pelée comme un fruit pour ne plus frissonner que de faits, c’est-à-dire du degré zéro de la réalité. Peut-être ne sert-elle qu’à dresser des listes comme un témoignage désespéré qui anticiperait l’effondrement de notre soleil ; à moins qu’elle ne soit qu’une ironie – cette pègre de l’âge d’or. Dans cette perspective, c’est comme si le monde faisait chanter la poésie tel un gangster pour tenter de lui soutirer la nature du néant dont il émane.

Pour distinguer le monde du monde, il faudrait écrire le soi-disant « monde » avec des guillemets comme un masque en forme de dessin d’attardé mental. Dans sa Lettre de Lord Chandos, Hofmannsthal écrit qu’il « ne parvenait plus à saisir (les agissements) avec le regard simplificateur de l’habitude. Tout se décomposait en fragments, et ces fragments à leur tour se fragmentaient, rien ne se laissait plus enfermer dans un concept… et à travers eux, on atteint le vide ». Dès lors, pour définir la poésie, mieux vaut ne pas entendre les poètes. En effet, « ce qu’est la mer, ce n’est surtout pas aux poissons qu’il faut le demander ». Ne pas avoir une pensée plus haute que l’autre, c’est parler de constipation à un amateur de scatologie et c’est surtout ne pas prétendre à une action plus noble que l’autre ; or, la poésie est avant tout action, un nuancier d’actions, une manière de « contrefaçon » qui abolit la réalité des communs, celle où cela fait de grands bruits de bouche et où les philosophes de bout de table prédominent.

Dans le « recueil » collectif L’abécédaire de l’amour occasionnel, les écrivains reprennent la réflexion de Hofmannsthal pour qui « les poèmes sont comme les coupes de peu d’apparence, mais enchantées, où chacun voit la richesse de son âme, mais où les âmes indigentes ne voient presque rien ». Dès lors, on passe de Otte à Wetzel, d’écritures mordorées à des signalétiques où les séquences de blanc et de noir alternent, aussi différentes que Les Harmonies Werckmeisterpar rapport à Pierrot le fou. Cette partie fine de syllabes me fait penser aux vers de Verlaine sur Léon Bloy dans lequel il y a « tout l’être et tout le paraître / D’un mauvais moine et d’un bon prêtre ».
Ainsi, homme-orchestre, Otte invite son ost à prendre la parole, c’est-à-dire à détruire les langues vernaculaires qui sont les patois des courses alimentaires et de la taille des haies, « relatives aux esclaves nés dans la maison du maître », à saccager le bon mot et les législateurs de la Poésie, puisque la création n’est pas la forme dialectale du canot quotidien. Cet abécédaire est un moyen d’illustrer aussi « le stoïcisme social », comme le nomme Jérémie Foa dans son remarquable Tous ceux qui tombent, essai sur la Saint-Barthélemy et l’éternel assassin.

Si un chien ne peut être boucher, selon le proverbe yiddish, chaque homme peut devenir un meurtrier de masse ou un poète singulier. Un poète représente « le poids tendu d’un crépuscule » afin que les « les fleurs ne « deviennent » pas de cimetière » (Didier Ayres). La poésie singularise cette « danse complexe entre les circonstances et le désir » que Patrick Corneau assimile à l’Occasion (à noter qu’il existe une statue de l’Occasion dans le jardin de Bossuet à Meaux). Dans ce « ciel autodidacte », Marc Wetzel décèle avec Jean-Claude Tardif « une fuite informulée », même si on a « aucune habitude des choses absolues ». En réalité, Wetzel remarque que la poésie « lui fait comprendre ce qu’(il) ne sait pas vivre » dans cette « ère des êtres sous éclipse » (Otte) où l’on vit sur « les décombres du futur ».

Mais, bon Dieu, alors c’est quoi la poésie ? J’y reviendrai dans un prochain article sur Hugo von Hofmmansthal. En attendant, je pourrais évidemment dire : merde, je n’en sais rien, sacrés zutistes ! Mais Hugo nous donne un indice puisqu’il considère que « un poème est un tissu sans poids… qui donne l’illusion d’une chose en mouvement ». Un poète loge sous l’escalier dans sa propre maison, dans l’escalier qui mène à la cave, avec ses poèmes verruqueux dans sa cervelle sous cellier. En bref, il est inutile de savoir ce qu’est la poésie pour en lire, mais surtout, il est impératif de ne pas la connaître en soi, pour en écrire, à moins d’en faire une recette de pâté.

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