Mahi Binebine, Le fou du roi
Le conte peut servir, plus que tout autre type de récit, à chercher des fils rouges au sein de connaissances et de vérités présentées pour acquises mais qui restent problématiques. Pour l’illustrer, Mahi Binebine – en renouant avec l’autobiographie – donne à la fois la voix à son père – courtisan, « fou du roi » (donc sage) auprès d’Hassan II – sans faire abstraction des sévices infligés à son propre frère officier de l’armée par ce même souverain. Ce dernier le déplaça et l’enferma dans les terribles geôles du sud marocain suite à un coup d’Etat raté.
La parabole est shakespearienne plus que grecque car, dans l’opposition entre le devoir du père envers son monarque et son statut de géniteur, tout n’est pas marqué d’une totale noirceur. Certes, la figure paternelle préfère le pouvoir à son fils. Mais son récit permet de présenter un tableau satirique des mœurs du palais. Des histoires vraies pimentent et illustrent le degré d’avilissement et de perte de dignité de certains courtisans pour garder leur place au soleil : « Le roi ne leur en demande pas tant ! » écrit l’auteur.
Mais le pli était donné au sein d’un univers interlope ; factice, nourri d’intrigues, de concupiscences et des injustices de prélat. Mais l’auteur précise son but : « La cour de Hassan II ressemblait à celle du Roi-Soleil (…) mais je n’ai attaqué personne. Pour preuve, le narrateur est le fou du roi. Et il est fou amoureux de son maître ». Et Binebine ajoute : « S’il m’est arrivé de sortir les griffes, c’est en rusant pour ne pas trahir la logique de la narration. » Et c’est réussi.
En effet, le conte engage à une sorte de paix. Il devient celui même celui du pardon. Un pardon non absolu, circonstancié, drôle et dramatique, intelligent et subtil. Posant un problème historique et philosophique, la fiction fait le jeu de la réalité et celle-là celui de la première. Se créent une ouverture d’esprit et un franchissement des frontières du manichéisme.
Le texte remue la conscience de manière incisive et courageuse. Si bien que l’écrivain et artiste marocain prouve qu’il est bien une des voix originales du Maroc mais aussi de la littérature francophone.
jean-paul gavard-perret
Mahi Binebine, Le fou du roi, Stock, Paris, 2017, 170 p. – 18,00 €.
