Luis Marquès, L’Œil du cyclone (Vagba Obou De Sales)
Dans un pays d’Afrique, un combattant rebelle muré dans son silence, se révèle à son avocate. Un choc nécessaire
Notre inspiration est venue de la situation que nous avons vécue en Côte d’Ivoire où nous avons vu surgir dans l’Ouest du pays des rebelles libériens dont certains avaient 27 et 28 ans et qui ne connaissaient que la guerre depuis l’âge de 12 ans.
Luis Marquès.
Clôture imaginaire – des chaînes à terre tracent un carré rouillé, des cubes noirs et blancs sont alignés et une chaise renversée. Un homme est accroupi dans son coin de bête et souffle. Souffle pesant et inquiétant – et qui nous fait souffrir d’une étrange compassion aussi – dans cet espace minimal de claustration. Une geôle est dressée, qui enserre une chair en elle-même – silencieuse et crispée, douloureuse.
Une avocate commis d’office s’avance – elle vient pour le défendre – il a tué sans doute, pillé, massacré, violé… – et pour cela l’affronter : affonter son silence de bête. Nous sommes dans un pays d’Afrique indéterminé – nous sommes dans trop de pays d’Afrique, déchirés, ravagés par l’horreur des guérillas ethniques. Elle doit affronter son silence, sa monstruosité, pour le bien de toute sa nation, pour que la bestialité ne triomphe pas, que l’État ne sombre pas dans le jeu des dictatures et les procès rapides, ne le livre pas à l’armée, qui la livrerait elle-même au lynchage des foules. Pour que la Bête ne triomphe, elle doit l’affronter – l’approcher.
Elle tente de l’apprivoiser alors, comme une bête, conquérant ses premiers gestes de réponse, tentant de susciter des réactions chez lui, par des clopes ou du pain – et l’horreur de l’inhumanité trop humaine se réveille, atroce. L’échange commence – guerre et amour entre eux, entre le mâle guerrier barbare et la femme qui a fait des études à Paris et croit en les valeurs du Droit. L’opposition est claire, entre l’Homme machiste et la Femme insoumise et cultivée, Juste – la femme, l’avenir de l’homme. Alors, ce sont les questions du rôle des manipulations économiques et politiques de l’Occident dans ces affrontements, de l’atrocité des mécanismes d’horreur qui parviennent à faire d’enfants des soldats, à faire exploser comme des pastèques des ventres gravides… oui, ce sont ces questions terribles qui se posent.
C’est alors tout un processus de déshumanisation qui s’expose : il n’y a pas ici de Cause – sauf celle de l’avocate qui accepterait de sacrifier ses parents de connivence dans ce jeu économique – mais de la rage et des intérêts économiques. Processus qui a fait de l’enfant Blackshouyam Vila – dont les parents furent tués par la guérilla – ce monstre qui s’est appellé lui-même « Hitler-Mussolini » : le modèle européen des horreurs mondiales n’est pas loin. On saisit alors qu’il ne suffit pas de constater qu’il y a des monstres ; cela n’est rien : les monstres ont une origine – même Hitler-Mussolini – et il faut comprendre les rouages des machines et des intérêts qui les sécrètent pour, peut-être, envisager une issue, une délivrance.
La drogue, la peur, l’enfance brisée… logique de l’effroi qui dirige la machine de guerre inhumaine. Des gamins de 12 ans terminent un homme sans frémir : les raisons – si l’on entend les motifs, les mobiles, les idéaux… – il n’y en a pas. La notion de Cause est absente. Remarquons que le point de vue éthique adopté nous semble être alors essentiellement occidental, les valeurs en jeu européennes/américaines : le Nord économique fabrique des monstres et ses universités fabriquent des défenseurs du Droit Absolu. Cette pièce véhicule peut-être un point de vue trop occidental… peut-être – qui ramène les grigris à des mythes et relègue les mobiles des luttes ethniques à quelque chose d’inessentiel ? Peut-être.
En tout cas, une expérience dure, difficilement soutenable. Nécessaire, jusqu’à ce que de tels chocs ne s’imposent plus.
L’Œil du cyclone de Luis Marquès
Mise en scène :
Vagba Obou De Sales
Scénographie :
Papa Kouyaté
Avec :
Moonha N’Diaye et Fargass Assande
Durée du spectacle :
1 h 20
Visitez le site du Théâtre du Tarmac
samuel vigier
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Du 20 septembre au 8 octobre |
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