Albert Camus, La Chute (Michel Miramont)

Albert Camus, La Chute (Michel Miramont)

Une toute petite salle, une atmosphère intimiste, un décor nu : un cadre parfait pour le texte de Camus

La salle est petite – toute petite – et accueille au bas mot une cinquantaine de spectateurs. L’on y est au chaud d’une intimité étroite et l’on vient au spectacle comme on passerait dîner chez des amis : les retardataires sont attendus tandis que les premiers arrivés patientent dans un petit coin salon – quelques chaises et une table ou deux, un sofa…histoire d’avoir de quoi poser la consommation que l’on peut commander au comptoir, lequel fait office de bureau de réservation, de caisse et de bar. L’horaire prévu est 19 heures – ce soir, il aura fallu attendre quelque vingt minutes pour que tout le monde soit là. La salle, donc… confinée, noire de murs, avec ses rangées de projecteurs accrochées au plafond. Pas de rideaux : un espace scénique – à peine surélevé du sol, de la valeur d’une demi-marche – d’emblée dévoilé, avec son décor. Au centre, un banc. À droite, tout à fait au bord, un pilier métallique avec un verre à demi plein, simulant le comptoir du Mexico city, le bar amstellodamois où est censé évoluer Jean-Baptiste Clamence. À gauche, tout au bord de la scène aussi, un socle avec une sorte de rambarde à trois barreaux, qui sera tour à tour un pont sur la Seine, le bastingage d’un bateau…

Tout cela sied au texte de Camus, cette longue confession coulée à l’oreille bienveillante d’un inconnu par un ancien avocat, Jean-Baptiste Clamence – le bien nommé… – au comptoir du Mexico City. Tandis que le locuteur, lui, se présente – se nomme, se situe socialement, se raconte : c’est là tout le fondement de son discours et ce à partir de quoi il dissèquera la « nature humaine » – celui qui l’écoute ne sera présent qu’à travers la parole de Clamence ; il se sera jamais appelé autrement que cher ami, cher compatriote, et restera réduit à un « vous » récurrent. Ce « vous » s’entend comme une espèce de fantasmagorie n’ayant vie que dans l’esprit de celui qui parle – au même titre que le « gorille » – le tenancier du bar. C’est un sentiment que l’on éprouve déjà à la lecture du texte et que renforce l’interprétation de Jean Lespert : ses mimiques, ses attitudes sont très expressives mais son regard, très mobile, jouant à merveille des modulations émotionnelles, reste la plupart du temps rivé sur cette ligne de crête imaginaire perdue au-delà de l’assistance ; jamais il ne regarde bien en face ce « vous » virtuel – ce qui suffirait à suggérer sa présence. Ce « vous » devient comme un espace vide où chacun est invité à se glisser : c’est à quiconque écoute – ou lit – que s’adressent les propos de Clamence.

Le dénuement du décor, sa stylisation qui le prive de marques distinctives – cette rambarde polyvalente, ce pilier qui somme toute pourrait être n’importe quoi d’autre qu’un comptoir de bar… – va aussi dans le sens du texte, où les lieux – le bar, les canaux, le Zuyderzee – n’ont d’autre existence que celle alléguée par les mots de Clamence. C’est sa parole seule qui a tout pouvoir et hors d’elle, il est permis de douter : ce monologue pourrait très bien être prononcé du fin fond d’une cellule, ou d’une chambre d’hôpital… ou n’importe où ailleurs. Lieux et personnes n’ont, au fond, aucune importance : c’est la parole qui vaut, elle seule.
Par le truchement de Clamence, discourant de jugement et de culpabilité, fouaillant depuis ses propres travers les bassesses et les contradictions de l’âme humaine, c’est une nouvelle incarnation du Verbe qui se joue…

La voix de Jean Lespert porte parfaitement le texte de Camus : empreinte d’une juste fatuité un rien onctueuse, moulée dans cette diction aristocratique qui ferme les voyelles à accent circonflexe et rend discrètement explosifs les p, elle correspond au personnage adepte du « beau langage » que Clamence prétend être. Les intonations se creusent, s’emballent, la voix forcit quand les mots deviennent déclamatoires et va presque jusqu’à exploser comme un rire forcé quand l’emphase met des pics dans le discours. On parcourt toute une gamme émotionnelle difficilement perceptible à la lecture, rehaussée par les jeux de lumière sculptant le visage de l’acteur, qui passe du rouge infernal au vert vif, du jaune glauque au teint « naturel « . Le texte ainsi rehaussé est encore mis en valeur par l’accompagnement sonore qui souligne les « noirs » ménagés entre chacune des six journées censées contenir le discours de Clamence – des percussions sèches, au rythme bien carré, qui semblent conférer à l’ensemble une sorte de géométrie abstraite.

Reste qu’à la fin, on se demande ce que vient faire là, en guise de clôture du spectacle, cette musique sirupeuse et violonnée, digne d’un bon vieux mélo hollywoodien… pourquoi cette rupture de ton alors que les percussions seyaient si bien à l’atmosphère que la mise en scène, le décor et la voix de Jean Lespert ont instaurée autour du texte de Camus ? Ces notes douceâtres sont d’autant plus déplacées que la « chute » – justement – invite plutôt à un pessimisme cynique et radical :
Mais rassurons-nous ! il est trop tard, maintenant, il sera toujours trop tard. Heureusement !
N’est-ce pas à penser qu’il n’y a, au fond rien d’autre à faire que de désespérer de l’Homme et de la possibilité de l’innocence vraie ?

La Chute
(adaptation de Catherine Camus et François Chaumette)
Mise en scène :
Michel Miramont
Avec :
Jean Lespert
Décor :
Olivier Droux
Durée du spectacle :
1h20

Visitez le site du Théâtre Darius Milhaud

isabelle roche

   
 

Du 13 septembre au 20 décembre 2005, tous les mardis à 19 heures
Théâtre Darius Milhaud
80, allée Darius Milhaud
75019 Paris
Réservations : 01 42 01 92 26
Administration : 01 42 49 00 22
Courriel : tdm@free.fr
Métro : Porte de Pantin
Prix des places : 16,00 € (plein tarif) ; 12,00 € (tarif réduit) et 10,00 € (collectivités et adhérents)

 
     
 

Laisser un commentaire