L’enfant de Paris et l’amour de Claude Roy

L’enfant de Paris et l’amour de Claude Roy

La fin d’un amour est toujours ennuyeuse, non en raison de l’ivrognerie lacrymale qu’elle peut susciter, mais des explications qu’il faut en donner : expliquer et s’ennuyer sont synonymes, puisque ces verbes supposent, au cas d’espèce, une sorte de musique de l’effondrement alors qu’elle pourrait être comme les dernières sonates pour piano de Beethoven, non un symptôme du tarissement de la veine, mais le point d’orgue de la musicalité organisée en silence et sans presque plus de notes.
C’est pourquoi je préfère Paris à la farce des amants, au bonheur ne croyant plus, même si l’amour et le désœuvrement ne se composent pas du même tabac, leur panache se différenciant par la grâce des hypothèses, plus ou moins polluantes, qu’ils sauvegardent ou égrènent. Claude Roy, lui, comme L’enfant de Paris, préfère l’affection que donne le sentiment d’inorganisation propre à Paname.

Dans cette perspective, l’amour ressemble à cette architecture faussement structurée des villes anciennes, à l’exception des ruelles trop exiguës pour faire passer un couple ou des avenues trop larges sur lesquelles on ne peut pas se faufiler « dans le pudding klaxonnant des voitures comme une aiguille à tapisserie dans le brouillamini des laines et du canevas ». Autant qu’un amoureux transitoire, Roy est un « glouton optique, un mangeur des yeux, un traîne-songes » dans le plus grand cinéma du monde qu’est Paris, plus vaste qu’une décennie de débâcle conjugale. Paris est à la fois une vieille carne et une jolie demoiselle ; d’un côté, il homologue des amours par le calendrier des sapeurs-pompiers et de leurs chats soignés à la queue desquels on a justement envie de mettre le feu, les promiscuités de litière et les étrennes érotiques que l’absence de libido aménage ; sous un autre angle, l’Arc de Triomphe apparaît comme une vulve accueillante, à travers laquelle l’espace s’étend, à moins que, un jour, il ne lève « une de ses quatre pattes d’éléphant sacré ».

Claude Roy, toujours haruspice, voit des « amours cochères » qui raturent ce qu’elles ne cochent pas : elles sont « les presse-papiers que l’histoire pose pour que le reste, autour, ne s’envole pas ». En somme, Paris a « trois millions de sujets, sans compter ceux de conversation » dont la badinerie forme la banderille ainsi que la brigade de choc. Mais est-ce que Paris rime nécessairement avec ébats ? Je ne le crois pas. L’amour est vipérin alors que Paris flemmarde et lézarde. Les reptiles n’ont pas tous la même destination, même s’ils sont de même nature. Paris sonne le glas des trop vieilles amours au fond desquelles les tiroirs sans serrure connue officient comme des billets doux. Elles me donnent l’impression d’écrire un article « pour une autre femme, celle qu’elle rêve d’être, sans y mettre le prix, le prix d’une certaine souffrance » pour reprendre les termes de Marcel Moreau.

Heureusement, les enfants de Paris ont des impressions d’illusion, mais ne donnent pas dans leur panneau dès qu’il s’agit de compromettre l’idée amoureuse. Claude Roy, ce si bel écrivain, en savait quelque chose, à l’instar d’Henri de Régnier pour qui « la grandeur de nos douleurs est la récompense de la médiocrité de nos jours ». Paris nous sauve toujours de la dernière, l’amour nous épargne parfois la première. Dans tous les cas, les deux ne sont que « le rendez-vous des errants », ceux pour qui une chemise repassée sur un cintre ne disposera jamais du consentement d’un ébouriffement.
Au fond, Paris et l’amour se révèlent être « le dénouement d’une obsession », puisque pour « exprimer quoi que ce soit, il faut en avoir été obsédé ». Toutefois, si l’on considère que le poète est le finisseur du philosophe et que l’oreille, pour s’affranchir de son rôle d’organe primitif de la peur et de la nuit, doit se laisser embarquer par la susurrement d’un tendre lexique, alors Paris devient une version épigrammatique de l’amour, une manière de tralalère clownesque. Tout est dans tout, et l’inverse en constitue la preuve.

Claude Roy, L’enfant de Paris, avec 4 photographies de DOISNEAU, A la Baconnière, Neuchâtel, 1950, 109 p.

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