Le regard dans tous ses états : Alexia Vic et les métamorphoses – entretien

Le regard dans tous ses états : Alexia Vic et les métamorphoses – entretien

Pénétrer dans l’univers photographique d’Alexia Vic, c’est pénétrer dans les images – souvent fixes – de David Lynch. Comme lui, une telle créatrice déplace les lignes par ces images qui deviennent des « re-présentations ». Poétesse du regard, elle montre par le dehors le dedans. Une très grande partie de ses portraits est consacrée aux créatures « déplacées » d’un monde complexe à l’infinie richesse émotionnelle.

Pour elle, les mots Drag queen, drag king, transformisme, transgenre, travesti ne suffisent plus. Elle transcende cette terminologie médiatique et se rapproche de l’humain (quelle qu‘en soit sa nature) et se rapproche de ses ressentis, sa beauté extérieure et intérieure. Le tout, avec douceur, respect et tendresse. Exit regrets, souvenirs, blessures et amertume. Partout demeurent une vie et son parcours – pas forcément facile car toute existence n’est pas un long fleuve tranquille. Aux effets de « performances » se substituent recueillement, abandon et confidence. En conséquence, l’artiste montre un « Je suis » et ce, par la confiance que ses modèles retrouvent. Ils changent de morphologie, s’habillent pour trouver un « stylisme » particulier là où l’estime de soi est de mise en de tels projets artistiques hors du commun.

Certes, chaque photographie reste mystérieuse presque comme si nous entrions dans un univers fantastique plus que fantasmatique. Ici, l’œuvre devient une catharsis et ses épreuves demeurent fascinantes, étranges. Exit les « normalités » mais perdurent pléthore de secrets bien gardés.

De la créatrice :
Le film « Emma et Marie – BLUSH »
Exposition « Métamorphoses », Aux Courants d’Artn Hôtel Consilaiite de Tours, Janvier 2026.


Entretien :

Qu’avez-vous reçu en “héritage” ?
Une sensibilité aiguë au visible et à l’invisible. Et la conviction que l’image engage une responsabilité

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
L’envie de créer. Elle est là comme une nécessité vitale, parfois calme, parfois urgente, mais toujours présente. Créer me permet de donner une forme à ce qui circule en moi et de rester en mouvement.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Ils se sont réalisés très tôt. J’ai toujours souhaité être dans l’image. Je suis modèle depuis l’âge de quatre ans, et cette immersion précoce a façonné mon regard. Être vue, puis regarder à mon tour, est devenu un fil continu dans mon parcours.

À quoi avez-vous renoncé ?
Je n’ai renoncé à rien. Et pourtant, il arrive que la lassitude me gagne lorsque je ressens un vide. Cela peut m’abattre ou me mettre en colère. Peut-être est-ce le revers de l’exigence, ou simplement le signe qu’il faut réinventer, encore, la manière de créer et de se relier au monde.

D’où venez-vous ?
D’un endroit intérieur fait d’observation, de silence et de questions. Plus que d’un territoire géographique, je viens d’un état de regard.

Qu’avez-vous reçu en “héritage” ?
Une sensibilité aiguë au visible et à l’invisible. Et la conviction que l’image engage une responsabilité.

Un petit plaisir — quotidien ou non ?
Marcher seule, quand la ville n’est pas encore tout à fait réveillée ou, au contraire, totalement animée. Je suis amoureuse de Paris.

Comment définissez-vous votre vision des femmes, des hommes et des “dérives” des genres ?
Je ne pense pas en termes de frontières, mais de mouvements. Les femmes, les hommes, les identités ne sont pas des formes figées ; ce sont des trajectoires. Ce qui m’intéresse, ce sont les zones où l’on se cherche, où l’on échappe aux rôles, où quelque chose se décale. La photographie me permet d’accueillir ces glissements sans les enfermer, et de laisser apparaître des êtres plutôt que des catégories.

Quelle lumière, noir et blanc ou couleur, vous attire dans vos projets photographiques ?
La lumière qui révèle sans expliquer. Le noir et blanc pour l’essentiel ; la couleur quand elle devient chair ou matière sensible.

Quelle est la première image qui vous a interpellée ?
L’affiche du film « Victor, Victoria » de Blake Edwards.

Et votre première lecture marquante ?
« Ce jeudi d’octobre » d’Anna-Greta Winberg. Un livre que je ne comprenais pas totalement, par manque d’expérience, mais qui m’a appris que ne pas comprendre — sentir sans saisir immédiatement — pouvait être une richesse.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Des musiques qui laissent de l’espace. Celles de Max Richter m’accompagnent constamment.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Je n’aime pas relire un livre. Cela m’ennuie. J’ai besoin que la lecture reste une découverte, un déplacement.

Quel film vous fait pleurer ?
« Victor, Victoria » de Blake Edwards. Je peux revenir vers un film comme vers un miroir, différent à chaque âge. Ce sont souvent des films qui accompagnent les métamorphoses, plus que ceux qui cherchent à expliquer.

Quand vous vous regardez dans un miroir, qui voyez-vous ?
Quelqu’un en mouvement. Jamais une image fixe.

À qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
À certaines versions passées de moi-même.

Quelle ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?

Les lieux de passage : chambres, ateliers, anciennes maisons closes. Là où rien n’est tout à fait installé, où tout est possible, et surtout chargé d’histoires.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez la plus proche ?
Pedro Almodóvar et Isabelle Huppert.
Chez Almodóvar, je me reconnais dans la manière de faire exister les corps, les désirs et les failles sans jamais les juger, avec une intensité presque charnelle. Il donne une place centrale aux femmes, à leurs excès, à leurs contradictions, à leur liberté.
Isabelle Huppert incarne, pour sa part, une présence radicale : elle ne cherche ni à séduire ni à expliquer. Elle traverse les rôles avec une précision, une étrangeté et une indépendance qui déplacent le regard. Tous deux travaillent des figures qui échappent aux cadres, et c’est précisément cet espace de liberté qui m’inspire.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Du temps. Et un regard sincère. À tous mes anniversaires.

Que défendez-vous ?
La possibilité pour chacun de se voir autrement. La photographie comme espace de dignité et de transformation.

Que vous inspire la phrase de Lacan : “L’amour, c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas” ?
Elle me touche par son paradoxe. Elle dit quelque chose de très juste sur le manque, sur le désir, et sur ce que toute relation comporte de risque.

Que pensez-vous de la phrase de Woody Allen : “La réponse est oui mais quelle était la question ?”
Je ne souhaite pas y répondre. Je choisis de ne pas commenter ni relayer l’ensemble de son œuvre ou de ses propos. Le silence fait parfois partie des prises de position.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Peut-être : qu’espérez-vous que vos images fassent à ceux qui les regardent ?
Je répondrais : qu’elles déplacent légèrement le regard, l’opinion et parfois, c’est déjà beaucoup.

Entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 28 janvier 2026.



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