Le Circuit ordinaire
Jean-Claude Carrière expose la logique folle de la délation, la paranoïa totalitaire : brillant et acéré
Décor épuré et proche d’un constructivisme lumineux et onirique, sobre et envoûtant. Sur une toile noire qui fait cadre, un fond géométrique blanc et légèrement bleuté, où attend un home assis et inquiet – décor signant la présence ambigüe du pouvoir, entre ténèbres qui l’occultent et projecteurs braqués sur les sujets. Un nouveau cadre de la sécurité intérieure d’un État innommé – possiblement n’importe quel État, on le comprend bien – va interroger un « rapporteur » de longue date, lui-même devenu la victime de rapports le concernant… S’enclenche alors, dans leur bras de fer perturbant et inquiétant, le jeu de la logique absurde et paranoïaque propre aux systèmes fascisants – un affrontement saisissant de profondeur et d’intelligence.
Jean-Claude Carrière évite ici l’écueil qui guette ceux pratiquant les paraboles : sombrer dans une abstraction rhétorique, abstraction toujours dénervante pour la puissance émotionnelle du drame et son efficacité monstrative. Les personnages de sa pièce sont bien vivants, servis par un jeu juste et saisissant, voulu hyperréaliste par les acteurs, individualisés et généraux à la fois : des types, au sens balzacien, et avec une peau d’homme. D’un côté, l’officier, le policier assuré, celui qui mène le jeu, qui a toute l’assurance et la violence savamment contenue du flic ; de l’autre, le cafard, la balance, la fouine : mesquin, ramassé sur lui, mal à l’aise, crispé, les yeux malades et fixes à se dessécher, et qui a une famille – même pas la balance en fait, le rapporteur plutôt, nous l’avons dit, car il est consciencieux, sorte de fonctionnaire de la délation, pourrait-on croire dans un premier temps. De même, la situation baigne elle aussi entre généralité symbolique et vie concrète, en les conciliant avec art : ainsi, par exemple, les gestes apolitiques incriminés chez le rapporteur sont vagues et précis à la fois – comme coller à l’envers le timbre d’un monument dont on ne sait pas le nom.
Toutefois, le le champ politique n’est pas le seul concerné par le système du pouvoir, qui est bien total : le délateur est là pour consigner la moindre faille éthique, la moindre fragilité morale, le moindre fait anodin, expert en minutie et projection : la faute doit s’anticiper, elle s’intuitionne et se prévoit dans une véritable prévision paranoïaque qui rend absolue notre ère de la culpabilité universelle, comme la désignait Fichte. Le système totalitaire, ainsi que l’a bien vu Arendt, joue sur la division de la responsabilité des exécutants, chacun accomplissant une tâche minime et apparemment sans conséquence, division qui assoit la réussite de sa mécanique d’horreur – ainsi le fonctionnement concentrationnaire : qui peut se croire responsable, du conducteur de train, du rafleur…
Jean-Claude Carrière réussit ainsi à décrypter la logique délirante et rigoureuse à la fois de l’emprise totalitaire – logique du pire – dans son empire de la délation – véritable empire de la paranoïa. Logique jouissante aussi, le personnage du délateur étant loin du monstre froid étudié par Robert Merle dans La Mort est mon métier, se présentant bien plutôt comme un pervers de la délation, un jouisseur du rapport, inquiétant et sombre par sa retenue même, lui qui atteint le summum de cette jouissance dans son autodélation, sa culpabilité fictive et d’autant plus doucereuse qu’infinie – beau jeu ici pour l’acteur qui lève sur scène, par sa sobriété, sa crispation, sa légère morbidité, la puissance de la soumission (Jean-Claude Carrière).
L’une des leçons de cette fable : diviser les responsabilités, c’est multiplier la culpabilité – et répandre sa jouissance sulfureuse. C’est aussi étendre et multiplier les pouvoirs et leurs folies, car il y a une force effroyable dans la soumission, et que nous apprend cette pièce. Une pièce nécessaire dans notre société encline au tout-médiatique et dans ce monde de tant de fascismes, bellement servie par ces acteurs / metteurs en scène.
samuel vigier
Le Circuit ordinaire
Mise en scène :
Patrick Martinez et Pascal Laurens
Avec :
Patrick Martinez et Pascal Laurens
Durée du spectacle :
50 mn