Le charabia des chauves-souris de Julie Cayeux
À la mort d’un père, le destin qu’on prenait pour une armada d’hypothèses devient la mi-temps de la fatalité, celle après laquelle la mort, tel un flot ininterrompu de déceptions, se place comme arbitre des élégances, bien rances. La haine, que l’on éprouve alors, peut bien sûr consoler de l’aigreur qui ne manquera pas de naître une fois la tristesse domestiquée. Puis, viendront ces moments calmes et maussades où nous délibérons contre nous-mêmes dans un bureau, une cuisine ou un canapé tel un vieux déambulateur abandonné, où nous imaginerons que même les 15 jours restant à Barrès pour finir Le mystère en pleine lumière seront de trop.
La mélancolie est inutile dans une géométrie des hasards devenue inefficace ; c’est le moment où la poésie exténue le monde et où nous nous trouvons au-delà de la grisaille dans le néant des incertitudes et des avis qui ne servent de rien.
Dans son ténébreux Le charabia des chauves-souris, Julie Cayeux ne récite pas le monde dans un énième onanisme familial. À cet instant, où toute affection schlingue sa propre fonctionnarisation, où la mort mange la mort pour la faire disparaître – la vie inhalant une cendre de cendres -, elle nous raconte comment, à la mort d’un être aimé, on se met à vivre sous une moustiquaire dans la clameur froide des silences involontaires ; « la mémoire (devient alors) un vrai sac à merde ».
Pour elle, il n’est jamais trop tard dans le siècle, car le siècle n’a plus d’importance « lorsque la nuit rumine (et que) les regrets empoisonnent nos esprits ». Perpétuant la fresque baudelairienne des chiroptères, la chiromancienne lit sa propre paume au sein de laquelle elle découvre que « vivre est un mal », puisque la mort l’outre et que l’obscurité nous tend « des embuscades ».
Dans ce récit très beau, pudique comme l’abîme, Cayeux universalise une anamnèse sans que ses souvenirs deviennent grégaires. Les moutons ne meurent pas. Nos pères, non plus. Ils succombent, c’est-à-dire qu’ils s’enfoncent peu à peu dans la mort. Leur arrêt cardiaque n’est qu’une étape dans le long processus qui nous fait mourir, presque à leur place. Longtemps, « la mort (va) racler les recoins de (nos) têtes ».
La mort d’un père, c’est une défaite du deuil puisqu’elle entraîne notre mort continue. Personne ne s’en remet. La mort ne peut pas être remisée. Elle se promène comme une vieille clocharde, dégueulasse et alcoolique, que nous avons invitée pour une nuit et qui squatte désormais votre chambre. On ne peut plus « suturer la menace ». De plus, il faut supporter la bêtise des secouristes ou du corps médical, comme une obscure catastrophe supplémentaire. Comme Ovide, nous vivrons désormais en exil et l’art d’aimer ne se conjuguera plus que dans le transat de la mémoire, qui coulissera au fur et à mesure du chagrin (d’autant plus amer que, naturellement, les centres commerciaux restent ouverts) vers une manière d’anomalie vitale.
Les vertus théologales, la position sociale, l’amour qu’on a oublié de dire avant Noël ou une opération chirurgicale, le pâté en croûte, les êtres vivants qui demeurent, n’ont plus ni attrait ni importance. On retrouve face à ces cons de pompiers, qui ont la même tête que leur calendrier chiasseux de sentimentalisme animalier, le souffle du Rig-Véda : « il n’existe ni mort ni non-mort / les ténèbres sont cachées par les ténèbres ». Et Cayeux d’ajouter : « des punaises grouillent au fond de mes rétines ». C’est fini, on ne croit plus à rien, même à ces « virgules mystiques » et à ces philosophies de la consolation à la manière de Boèce.
On se transforme en « trembleurs » comme les soldats de Tyrtée. La mort paternelle rend le « ciel bleu abject ». Pourtant, « ce qu’il reste (du père) est une coquille sacrée. Pas une épluchure », en dépit des soins qu’on lui apporte pour le faire paraître mort, ce qu’il n’a jamais été vivant. On sait enfin que « le cosmos manigance ». Dans cette perspective, le court texte de Cayeux est une soierie déposée sur le visage figé d’un père qu’on aimerait de nouveau entendre réciter un vers de Victor Hugo ou même nous enguirlander pour des broutilles. L’orphelinat a toujours mauvaise haleine.
Les grandeurs d’établissement, pour reprendre les mots de Pascal, sont défuntes. Les grandeurs naturelles ne valaient que par la caresse d’un père. À la fin, comme le dit si bellement Nissim Ezekiel, « sentir qu’on est Quelqu’un / équivaut à conduire / son propre corbillard en quelque sorte ».
Les pères ne devraient pas avoir le droit de mourir avant leurs enfants. Cet abandon n’a rien d’une douce apocalypse. L’immortalité des enfants est ignominieuse.
valery molet