L’Amour au Moyen Age, de l’amour courtois aux jeux licencieux

L’Amour au Moyen Age, de l’amour courtois aux jeux licencieux

Ce livre, qui propose de si nombreux extraits, éclaire un pan solaire de la création médiévale


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il décline l’éternel, l’amour n’en a pas moins une histoire, celle de sa diction : on peut connaître un temps par ce qu’il dit – ou tait – du sentiment sacré. Et c’est peu dire que le Moyen Age a aimé l’amour, dont il a fait comme son oriflamme de songes. Ni vous sans moi, ni moi sans vous : ce que dit la poétesse médiévale Marie de France dans son Lai du chèvrefeuille, la période en entier le répète à l’amour.

L’auteur a l’embarras du choix pour puiser à pleines mains dans les textes d’une époque qui précise et codifie dans la fin’amor ce qu’elle attend de l’amour. Les mots ne mentent pas : trouvères au Nord ou troubadours méridionaux, il s’agit de trouver le coeur. Les Cours d’amour sont des assemblées souvent féminines qui devisent sur l’amour et ses rituels. Comme l’indique, après Ovide, André Le Chapelain dans son De arte honeste amandi (1185), la fin’amor est une structure : un chevalier s’énamoure d’une dame mariée de condition supérieure et sublime son désir par un mérite éclatant. En un parcours initiatique, il se donne / s’adonne / s’abandonne à l’amour : Amours, vostre sers e vostre hom / Ai tous les jors été sans mentir. Le même traité édicte treize préceptes d’amour, dont le dernier avance : Sois digne de la chevalerie d’amour alors que les écritures du temps multiplient les formes (tensons, jeux-partis, chansons de toile) par lesquelles le sentiment est dit.

Par leur pureté, certains amoureux ont acquis statut légendaire : Jaufré Rudel, le prince de Blaye qui dit l’amor de lonh (l’amour de loin, qui permet l’idéalisation) ou Peire Vidal, dont l’étendard de mots porterait car d’amour sont mes actes et ma conduite. Gace Brûlé est le trouvère de l’amour triste et Guillaume de Machaut évolue vers l’Ars Nova. La sensualité déchirante d’Héloïse et Abélard se déploie alors que le mythe tragique de Tristan et Yseut étend ses veines sur le Moyen Age et que les romans de Chrétien de Troyes s’avancent au pas d’Yvain et de Lancelot. L’amour y est sentiment total, hégémonique (Amour a pris tout son coeur / Amour est si grand / Qu’il ne laisse que miettes aux autres). Lancelot est certes le meilleur chevalier au monde, mais il entend aussi parfaire son être moral par la qualité de son amour, par la patience et le dépassement de soi. Le jour n’est pas plus pur que le fond de son coeur.

Le Roman de la rose est le texte phare, celui où le Moyen Age dit son obsession amoureuse. Rédigée par Guillaume de Loris, la partie initiale est centrée sur l’image de la rose. Dans le jardin de Déduit (Plaisir), une jeune femme attire un jeune homme près d’une fontaine où il est fasciné par une rose. Eros lui décoche une flèche en plein coeur. Née quand Vénus sortit des flots, liée à la beauté parfaite d’Adonis, la rose est au coeur de l’amour : les poèmes en sont les pétales et l’encre le parfum. A ce sentiment pur, il faut un lieu pur, un verger d’amour. Dans la seconde partie, le texte de Jean de Mung est plus abstrait, voire misogyne. Christine de Pisan le reprochera à l’auteur.

C’est à une autre femme, Marie de France, proche et lointaine, qu’il revient de dire la plus haute perfection par la forme du lai (chant). Le Lai du rossignol met en mots un trio obligé : la Dame, l’Amant mais aussi, ombre gâcheuse d’amour et de vie, le Mari. A cette idéalisation, dont Dante se souviendra, un pendant charnel où, au nom du réalisme qui est l’autre nom de la vie, le corps parle haut. Bergers, pastourelles, jeux de Robin et Marion : des images s’inversent. La femme des fabliaux ou des nouvelles s’emploie – comme les ecclésiastiques ! – à la luxure et aux jeux de chair. L’évolution est dite via l’importance des bestaires (Bestiaire d’amour de Richard de Fournival) et du jeu d’Echecs (Le Livre des échecs amoureux, dont une miniature orne la couverture du livre) : c’est que sur les cases de l’échiquier, le chevalier est en face de la Dame qu’il entend conquérir, au besoin en matant le roi.

Les formes de l’amour sont à ce point répandues qu’elles font l’objet d’un contre-dire, qu’il soit en poésie (tenson, fatrasie) ou romanesque (les branches du Roman de Renard ou la Chantefable). Les temps changent : Je n’ai cure d’une amour trop élévée dit une canço quand pour lui Colin Muset se réclame d’un épicurisme sensuel. Dans Le Petit Jehan de Saintré, l’idéalisme initial se clôt en parodie, tant le Moyen Age ne sépare pas les plus hautes aspirations et un besoin d’amour charnel que l’Eglise tente de juguler. Au vrai, les exploits moraux de la fin’amor ou les amours lestes des fabliaux ont les mêmes auditeurs, un public semblable.

Ce livre, qui propose de si nombreux extraits (ancien français et français moderne) éclaire un pan solaire de la création médiévale. Pour qui aime l’amour et n’apprécie pas de le voir jeté aux chiens, il permet de l’entendre retentir, venu d’hier mais nous précédant d’un futur. Car dans les jours de notre vie, d’un baiser sur la bouche du métro à cet amour de temps, c’est bien Eros qui, en inversant les quatre lettres de son nom, décoche ses traits de velours ou de foudre dans notre coeur de rose. Et c’est bien le même coeur atteint ; une même et seule – fatale et claire – teinte à l’amour.

pierre grouix

   
 

Josy Marty-Dufaut, L’Amour au Moyen Age, de l’amour courtois aux jeux licencieux, éditions Autres Temps, 2002, 200 p. – 18,50 €.

 
     

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