Karine Szczépaniak et le denudare de l’art textile – entretien

Karine Szczépaniak et le denudare de l’art textile – entretien

Karine Szczépaniak fait de l’art textile un écrin de matière en un jeu de fils où le sens même de l’image en tant que phénomène perceptuel est modifié. L’artiste fait oublier la matière au profit des effets qui provoquent une fascination mouvante du textile. Et au besoin, elle écrit dessus. C’est d’ailleurs là toute l’ambiguïté et la force d’un tel travail.
L’artiste déplace stricto-sensu les points de vue en inventant de nouvelles incarnations dans laquelle la notion de support et de surface est donc modifiée. Le textile devient un aître de la pensée, un état renaissant de l’image puisque la surface entre dans une dynamique par l’organique de la matière même. Tout un réseau d’équivalences poétiques naît d’approches abstractives qui arrachent encore plus le textile à sa « complexion ». L’archéologie du matériau ne va donc pas sans celle du « sujet » suggéré. L’oeuvre devient le lieu physique où peut se toucher de la pensée – même si toucher n’est pas saisir, ni posséder. Simplement caresser. Surtout avec les yeux.

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Savoir que l’art m’attend sous quelque forme que ce soit.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Je ne m’en souviens plus. Peut-être de rester dans les émotions, les instants poétiques…

A quoi avez-vous renoncé ?
A une vie dites normale (maladie chronique impliquant un traitement et un rythme de vie particulier).

D’où venez-vous ?
Du Nord : née à Valenciennes et d’origine polonaise/ukrainienne. Je vis à Marseille depuis 35 ans.

Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
Ma culture slave et mon entourage féminin axé sur le tissu et leurs pratiques artisanales. La notion de courage et de labeur au travail. La force de ne jamais renoncer. L’envie de vivre et d’accomplir des projets personnels.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Embrasser l’homme que j’aime.

Comment définissez-vous votre vision de l’art textile ?
Une pratique inépuisable tant la transformation et le détournement de ses matériaux spécifiques est riche et ouverte ! Une esthétique dans un entre-deux inévitable : entre art et artisanat et le défi permanent d’échapper au décoratif pour créer des œuvres à la fois plastiques et poético/conceptuelles non fonctionnelles. Une relation sensuelle permanente avec les composants. Une aventure tactile et mystérieuse « énergétisante » qui permet de tout supporter.

Quels mots vous attirent dans vos créations ?
Processus, mots, hasard, beauté, technique, étrangeté, mouvement, révélation, surprise, mystère, désir, décalage, graphisme.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
J’imagine la vision de l’air ressenti en sortant du ventre de ma mère. Plus tard, l’impression de regarder vraiment : une photo de Francesca Woodman. Une rencontre bouleversante.

Et votre première lecture ?
S’il s’agit de ma première lecture singulière et marquante : L’ordre caché de l’art de Anton Ehrenzweig.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Un mélange hallucinant qui va du pur classique au plus étrange son planant jusqu’aux chansons à textes de toutes les époques en passant par le folk et le pop rock.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Des livres sur l’esthétique de l’Art. Des livres sur le cosmos (Hubert Reeves)

Quel film vous fait pleurer ?
Les films engagés qui démontrent le dépassement humain.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Une femme atypique.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
À mes artistes préférés dans la mesure où je n’ai pas l’âme d’une groupie.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Le ciel et le cosmos.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez la plus proche ?
Annette Messager, Joanna Vasconcelos, Cy Twombly, Basquiat, Louise Bourgeois, Gilles Barbier, Marcel Duchamp, Georges Didi Huberman, Daniel Arasse, Virginia Woolf

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Une offre d’exposition individuelle dans un lieu très visité.

Que défendez-vous ?
Les valeurs humanistes, la liberté d’expression, la pratique de l’expression poétique sous toutes ses formes, le droit à un ailleurs non surveillé, la paix.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
C’est tout l’enjeu d’un couple : révélateur de ce qui nous manque et comprendre que l’autre n’est pas là pour y remédier. C’est accepter, dépasser ses incompétences, son incomplétude et accueillir l’autre dans toute sa dimension, idem à l’encontre de nos attentes. Une aventure de tous les instants !

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Une confiance absolue en tout et une disposition à tout vivre jusqu’à l’absurde. Prendre la vie avec toutes ses ambiguïtés.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Celle que l’on a posé à Annette Messager : qu’est-ce qu’une artiste ? Sa réponse est tellement juste qu’elle est devenue la mienne : quelqu’un qui ne peut pas faire autrement.

Entretien réalisé par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 21 juillet 2026.

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