José Carlos Somoza, La Caverne des idées
Un polar à l’époque de Platon dans une Athènes orgiaque.
Actes sud/Babel vient de sortir au format poche Clara et la pénombre, un long récit futuriste dans le monde de l’art. Un peu plus d’un an auparavant, La Caverne des idées avait vécu une destinée analogue. Quand on parle de « caverne » on pense à Platon. José Carlos Somoza nous emmène donc dans son école athénienne en compagnie d’Héraclès Pontor, le Déchiffreur d’Énigmes qui se targue de pouvoir lire dans l’âme humaine sans rien perdre des indices présents sur une scène de crime.
La Caverne des idées est une mise en abyme du récit policier. Un traducteur, qui confond ses propres interventions avec des notes laissées par un traducteur précédent et grand spécialiste de l’edeisis (utilisation de l’image dans le texte se basant sur un récit épique, ici, Les Douze travaux d’Hercule) finit par se persuader que sa destinée est celle d’Héraclès Pontor.
Chacun des chapitres de ce roman est donc une enquête dans l’enquête. Il faut trouver l’edeisis du chapitre. Si cela est assez facile au début, il en va tout autrement par la suite. Les notes de traduction deviennent de plus en plus nombreuses, de plus en plus longues et de plus en plus fiévreuses. Peu à peu, notre traducteur comprend qu’il est victime d’une malédiction qui touche tous ceux qui s’attardent sur ce texte, ultime découverte d’un homme voué à l’hellénisme et qui a fini déchiqueté par des loups, comme une des victimes de ce récit sur lequel enquête notre Déchiffreur.
Pendant ce temps, Héraclès Pontor entrevoit les méandres d’une secte dionysiaque proche du satanisme. On plonge dans l’horreur. Les vampires, buveurs de sang, ne sont pas loin et touchent à l’intelligentsia de la Cité. Héraclès comprend très vite qu’il ne peut faire confiance à personne. Son esclave muette et défigurée semble être la seule personne digne de confiance. D’autant que de vieux amis et d’anciennes amours refont tout d’un coup surface. Pour le Déchiffreur, les coïncidences n’existent pas.
José Carlos Somoza, qui a obtenu en Angleterre le Gold Dagger Prize pour ce roman, développe – et c’est un exploit dans un livre aussi abordable par tous – toute la philosophie platonicienne et ses nombreuses lacunes. Sans s’arrêter au fameux mythe de la caverne, l’ouvrage s’étend aussi sur la vision de la république telle qu’elle était conçue à l’Antiquité. Les personnages, fouillés, semblent dotés d’une psychologie parfaitement conforme à l’esprit de leur époque – avec sa logique propre et ses préjugés. Ici, il y a une stricte hiérarchie entre les individus et ceux qui occupent une place supérieure ont le droit de vie et de mort sur les êtres qui leurs sont inférieurs. Ici, le monde a des limites et Athènes est le monde civilisé. Les métèques sont nombreux et barbares. Les Dieux sont immortels et sages. Ou du moins, en apparence. Et s’ils sont toujours en guerre, il incombe au citoyen de suivre les meilleurs. Dionysos est un de ceux-là.
Il faut lire José Carlos Somoza. Chaque page est un plaisir. On se sent en parfaite harmonie et ce texte, qui est tout sauf simple, qui est un vrai labyrinthe, se retrouve parfaitement jalonné par la maestria d’un auteur cultivé, intéressant et intéressé.
julien védrenne
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José Carlos Somoza, La Caverne des idées (traduction de Marianne Millon), Actes sud coll. « Babel » (n° 603), septembre 2003, 346 p. – 8,00 €. |
