Albert Simonin, Lettre ouverte aux voyous

Albert Simonin, Lettre ouverte aux voyous

L’auteur du Grisbi décrit le monde des voyous avec emphase et maîtrise argotique.

Albert Simonin est un monstre sacré du roman policier. Sa trilogie (Touchez pas au grisbi, Le Cave se rebiffe, Grisbi or not grisbi) est un modèle du genre universellement connu qui a fait le bonheur de la « Série Noire ». Surtout grâce aux adaptations cinématographiques. Sans compter Les Tontons flingueurs…Qui n’a pas entendu parler de ce film de Georges Lautner, à défaut de l’avoir vu ?

Avec Lettre ouverte aux voyous (premièrement paru aux éditions Albin Michel en 1966) suivi de L’Auteur du Grisbi vous parle du milieu (un court texte paru le 8 mars 1954 dans la revue Noir et Blanc), les éditions Cartouche inaugurent une réédition de deux textes de cet ancien chauffeur de taxi, journaliste, courtier en pierres précieuses… (le second, Le Savoir-vivre chez les truands, étant prévu pour mars 2005).

Ce qu’il en ressort c’est que Simonin est l’illustre descendant de Victor Hugo (Les Misérables) et d’Eugéne Sue (Les Mystères de Paris) pour ce qui est de sa maîtrise de l’argot et sa façon de le distiller dans ses textes. En lisant cette lettre, on ne peut s’empêcher d’évoquer les Surréalistes bretonnants tel Léo Malet. Le même plaisir nous prend à cette lecture qu’à celle des péripéties du fameux détective de choc, Nestor Burma.

Cent pages de pur bonheur littéraire argotique où l’on joue à s’essayer aux intonations tendance Gabin. Un cave discute avec un voyou. Il parcourt tous les sujets qui le concernent. Du casse au receleur en passant par la prison, les femmes de petite vertu et le reclassement professionnel. Jugez de la prose telle qu’elle nous est donnée dès l’entame de cette lettre :
Vieille frappe,
Je t’écris du monde des caves, univers mal connu dans le mitan, et ce que je serais en mesure de te révéler sur les manières ou la gamberge des gens qui y vivent, t’apparaîtrait stupéfiant. Mais là n’est pas mon propos, et j’aurai l’occasion d’y revenir. Il s’agit d’avantage pour mézigue de te faire le serre urgent, de t’engager à te la donné sévère, enfin, tel qu’on le dit ici, de formuler une mise en garde.

Voilà, le ton est donné. La poésie des mots est là. On ne comprend pas tout. Enfin pas tout de suite. C’est comme une langue étrangère que l’on apprend. Il y a en fin d’ouvrage un lexique pour combler nos lacunes, si besoin est. Ce n’est pas une obligation. On peut s’y plonger après pour ne pas briser l’harmonie du verbe et de la poésie. Tranquillement à tête reposée. Mais après seulement parce qu’on ressort de ce texte enivré.

La seconde partie traite plus particulièrement de la façon de se fondre dans les milieux crapuleux et de raconter ce que l’on y voit sans se créer d’inimitiés ni d’ennuis avec la police. On pense à José Giovanni (Mes grandes gueules, Fayard, avril 2002) et à ce qu’il doit avoir en commun avec Simonin. Les opinions politiques en moins. On pense à un presque homonyme, Simenon, qui hantait les bars enfumés à la recherche d’histoires de ces mêmes malfrats avec le même respect. Enfin, on pense à la « Série Noire » et à ses années fastes. Celles de l’époque de Duhamel. C’est aussi l’occasion de se replonger dans les romans de Simonin. Les amateurs de cet argot iront feuilleter L’Argot de la Série Noire – L’Argot des traducteurs de Robert Giraud et Pierre Ditalia aux éditions Joseph K. (novembre 96, 24,40 €) ou s’en iront vers Le Dictionnaire argotique des trucs, des bidules et des machins de Robert Gordienne (beau dictionnaire mais empreint d’une moindre poésie).

julien védrenne

   
 

Albert Simonin, Lettre ouverte aux voyous, Éditions Cartouche, janvier 2005, 124 p. – 13,00 €.

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