Jérémie Guez & Attila Futaki, Dernière aube
Un duo improbable…
Dans un port de pêche, deux hommes s’approchent d’un petit bateau en demandant Monsieur Martyrossian. L’un d’eux tient une arme en main et intime à celui-ci de venir. La réaction est brutale et il faut l’intervention d’un vieil homme pour arrêter le massacre. Il s’agit de son ancien employeur, un membre éminent de la mafia russe pour lequel John Martyrossian assassinait. Pour éviter un procès perdu d’avance, le mafieux a passé un marché avec le procureur. Il doit retrouver une jeune fille noire qui a disparu et il compte sur l’ex-tueur pour le faire, bien que ce dernier n’aspire qu’à une retraite paisible.
Matthew Ferrara arrive de New York pour retrouver Aurora Jackson, 19 ans, introuvable depuis trois jours, la fille de leaders de la communauté noire locale. Il est venu car sa mère habite la ville et est atteinte d’un cancer. Il fera équipe avec Kendra Lewis.
Dans cette ville qui porte encore les cicatrices de Katrina, les parcours des deux enquêteurs vont se rejoindre et, paradoxalement, John et Matthew vont faire équipe, se reconnaissant aussi cabossé l’un que l’autre. Or, dans cette ville crépusculaire, tout est possible dans cet enfer gangrené par le mal…
Le scénariste installe un duo improbable qui va porter la quasi-totalité de l’histoire. D’un côté, un homme qui n’aspire qu’à une certaine tranquillité pour se retrouver, pour tenter d’oublier ce qu’il a vécu, ce qu’il a dû faire, ce qu’il a perdu, lors de toutes ces années. C’est un individu au bout du rouleau qui, cependant, repart pour une ultime quête, peut-être à la recherche de lui-même. De l’autre, un agent du FBI, plus jeune, mais aussi bousculé par l’existence, qui s’attache à s’occuper de sa mère gravement malade.
Avec ces deux héros, Jérémie Guez place le cadre d’un polar dont il joue avec les codes, installant deux trajectoires parallèles, deux méthodes d’approche et de traque des éléments factuels et psychologiques. Les deux personnages vont faire face à des divers protagonistes qui ont croisé le chemin de la disparue. À l’image du détective seul contre tous qui a fleuri dans le paysage littéraire du XXe siècle aux USA, l’auteur propose deux solitudes qui vont allier leurs capacités pour assurer la mission qu’ils ont acceptée. Il en résulte un thriller sombre à souhait, crépusculaire.
La ville, par elle-même, est un personnage important, un ensemble blessé, révélé de belle manière par le dessin d’Attila Futaki, par sa mise en couleurs, assisté de Hiroyuki Ooshima. Il propose des décors sombres où la lumière n’a presque pas de prise. Il met en images des ruelles obscures, des ambiances ténébreuses, reflétant à merveille l’état d’esprit des protagonistes, leurs sentiments, leur mal-être. La couleur où le noir domine renforce l’atmosphère oppressante.
Un album singulier où le scénario est écrit avec une belle rigueur, allant à l’essentiel. Les dialogues sont concis, laissant une belle place aux attitudes, aux expressions. Le graphisme est remarquable, la dernière œuvre d’Attila Futaki, disparu à l’âge de 39 ans en 2024.
serge perraud
Jérémie Guez (scénario), Attila Futaki (dessin et couleur) & Hiroyuki Ooshima (couleur), Dernière aube, Dupuis, coll. Aire Noire, mai 2026, 160 p. – 25,00 €.