Michel Remaud ou l’art d’innocenter la peinture

Michel Remaud ou l’art d’innocenter la peinture

Trop de peintres ont visiblement des soucis buccodentaires si bien que leur palette ressemble à une fraise, pas même diamantée, de dentiste. Michel Remaud, lui, est un vrai artiste dont Aragon avait dessiné le portrait avant l’heure : « le peintre assis devant sa toile / A-t-il jamais peint ce qu’il voit / Ce qu’il voit son histoire le voile / Et ses ténèbres sont étoiles / Comme chanter change la voix ». Un peintre est toujours exogamique, puisque il se marie avec un autre que lui dont il est le sosie exempté de ressemblance et cette alliance scelle son originalité.
Ses coups de pinceaux noirs et jaunes vous donnent le tournis, parce qu’il sait que le monde visible n’est ni un arrière-monde ni l’univers réel. Il y a des choses cachées derrière les choses / Pour moi, un nageur c’est déjà un noyé comme le dit si atrocement Robert le Vigan dans le toujours génialissime Quai des brumes. Ne dites surtout pas que Remaud est abstrait, il vous immergerait dans un pot de peinture. Il a le réalisme sans révolte surjouée ou sépia : avec lui, pas de bonbonne de plongée. L’oxygène prime, telle une manière d’arabesque horizontale et sobre qui n’appartient qu’à lui. Ses toiles flottent comme des ouragans d’arc-en-ciel, des nuages bretons, les chas d’une sente côtière ou une gibecière de ravenelles, d’armérie maritime et de criste marine.

Ici, pas d’asperges de Rommel ni d’arquebuses sanglantes, pas non plus de petits gâchis qui font le sel de l’existence. Remaud est l’antidote à la peinture étouffe-chrétiens. Il a senti que seul le peintre est formel : avoir raison et être formel s’équivalent dans un armistice avec le fond qui est le substitut de la forme. Avoir raison avec des tableaux, c’est être formel ; et avoir tort, c’est l’être aussi. Si l’art ne vole pas toujours haut, si la hourra peinture (comme on disait le hourra football quand une équipe n’était pas technique) prédomine parfois, Remaud sait seoir. Ses tableaux siéent, la beauté à bâbord comme à tribord. Il n’accorde aucune place à cette ivresse artistique sur la voie publique qui vous consacre maître des élégances ou prince de sang, alors que vous n’êtes qu’un bougre d’ours domestiqué par le knout de votre enivrement.
Sa peinture est plus que piquante, à des milles nautiques des esprits calleux et du scaphandrier d’aquarium. Il n’y a pas de couleurs dominées, mais des lignes liges enamourées de lignes suzeraines dans le fief de n’importe quel subjectile : l’époque glaciaire n’a pas d’espace chez Remaud. Le temps s’enferre dans la bouffonnade, puisque il n’existe aucune chronologie de peinture comme il y avait des ciels d’aquarelle chez Aragon. Remaud est un créateur accort qui ne s’entend qu’avec son chemin pour le bonheur des vies parallèles qui le suivent, admiratives. Il regarde un arbre : il façonne le vert. Il regarde une marée : ses glacis revêtent du granit. Il ne sait pas changer un carburateur.

En outre, Remaud illustre également les poètes contemporains dans des œuvres sans boue et sans raspoutitsa – vous savez bien –, cette « saison des mauvaises routes » en Europe de l’Est qui transforme les chemins de terre en immenses sables mouvants dans lesquels ceux qui n’aiment ni Malevitch ni Khlebnikov se perdent à jamais et avec profit pour ceux qui les comprennent.
Remaud réinnocente la peinture comme Nietzsche pensait que l’avenir demeurait innocent ; en cela, c’est un artiste de l’hypothèse, c’est-à-dire délivré des théologies sociologiques qui portent cravate ou casquette dans l’inintérêt de leur manifestation acariâtre. « L’art est essentiellement affirmation, bénédiction, divinisation de l’existence. » Remaud confirme joyeusement le philosophe syphilitique et, grâce lui, on rêve d’attraper une palette plus qu’une maladie vénérienne.

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