Jean Claude Bologne, Histoire de la conquête amoureuse – De l’Antiquité à nos jours
Les premiers pas – seulement les premiers pas : dans ce livre J C Bologne ne poussera pas plus loin son étude du comportement amoureux
Le titre a une tonalité martiale ; le bandeau qui a été ajouté au livre, bordeaux avec en gros caractères blancs « L’invention de la drague », évoque une gaudriole un peu agressive – le sujet pourtant n’est pas si frivole, comme on le verra dès l’introduction. Mais la couverture blanche, avec son illustration aux teintes pastel toute en élégance de geste, impose la douceur, la délicatesse : l’habillage extérieur du livre suggère combien l’étude que l’on s’apprête à lire révélera de nuances, de paradoxes, de contradictions, et d’apparences auxquelles il ne faut pas se fier. Il est vrai qu’il suffit de prononcer le mot « amour » ou l’un de ses dérivés pour que l’on sente sous son entendement le terrain devenir mouvant, peu fiable et prompt à se dérober. Ici Jean Claude Bologne affermit sa prise et circonscrit son intérêt à un champ très précis : les multiples attitudes et réactions qu’entraîne l’émergence d’une inclination, qu’elle soit brutale comme le coup de foudre ou le fruit d’un long côtoiement. Il se tiendra à cela, rien qu’à cela ; sans rigidité incongrue, sans déborder inconsidérément.
Il n’empêche que le domaine d’étude, traité de plus sur une très longue période – « de l’Antiquité à nos jours » stipule le sous-titre – promet d’être vaste, et ses frontières flottantes. À cette fluence l’auteur oppose une architecture solide, rigoureuse, complexe, à l’intérieur de laquelle pourtant il est aisé et agréable d’évoluer tant sa complexité est maîtrisée. Il n’est qu’à lire l’introduction, où le propos est clairement cerné et limité :
(…) comment, en fonction du contexte historique, mais indépendamment des mots qui l’expriment, aborder l’homme ou la femme que nous convoitons ? C’est l’histoire de cette approche amoureuse qui m’intéresse ici. (…) je me limiterai strictement au premier pas qui porte en germe la relation.
Ce sera ensuite, dans le cours du livre, un vrai plaisir de constater l’habileté de l’auteur à ne pas quitter les limites qu’il s’est imposées tout en accostant, c’est inévitable, les rives voisines de l’approche amoureuse. Il ne digresse jamais qu’opportunément, et malgré la double perspective chronologique et thématique qu’il adopte et qui donne lieu à maintes rencontres transversales – par exemple dans le chapitre consacré à « L’âge d’or de la galanterie » où l’on suit le cheminement de la lettre d’amour, si prisée à l’époque classique, jusqu’au seuil du XXe siècle quand apparaît la carte postale, ou que l’on s’attarde sur le développement des « aventures de carrosse » pour arriver peu à peu à la décapotable, emblématique des années 1950 et de la « drague » au sens où l’on entend ce mot aujourd’hui – le fil chronologique est toujours repris, fort adroitement d’ailleurs, et l’on n’éprouve jamais la moindre sensation de confusion ni d’égarement, fût-elle temporaire.
Il l’a nettement annoncé : Jean Claude Bologne entend analyser l’approche amoureuse en fonction des contextes propres à chaque époque – contraintes sociales, mentales, religieuses, techniques… – mais indépendamment des mots qui l’expriment : voilà justifé l’emploi de ce mot « drague » que l’on va retrouver tout au long de l’ouvrage, quelle que soit la période considérée ; puisqu’il s’agit d’analyser des comportements, non des mots – encore que l’étude lexicale, toujours instructive, ne soit jamais oubliée – autant utiliser un terme immédiatement compréhensible par le lecteur actuel et qui s’applique à un type d’attitude identifiable de tout temps : la séduction amoureuse, consciente et ciblée.
En dix pages d’introduction, l’on sait en quelle terre l’on va s’aventurer, quels sont les partis pris de l’auteur, et l’on a même, partiellement du moins, une petite idée de ce que sera le ton général : le discours est simple, net, entrecoupé de phrases elliptiques qui scandent le texte comme un enseignant rythme son exposé par ses intonations et sa gestuelle. Mais en un domaine aussi délicat à définir, et surtout jalonné de très près par d’autres essais que Jean Claude Bologne a précédemment publiés dont il importe de ne pas répéter le contenu*, il était indispensable de clarifier la marge de manœuvre – et l’introduction, en cela, est un précieux sésame de lecture.
En sept chapitres correspondant chacun à un bloc chronologique – « Les origines – Préhistoire et mythologie », « L’Art d’aimer – La Grèce et Rome »… – subdivisés à leur tour en sections thématiques – « le cadeau », « la rencontre », « Publicité de l’approche » – l’auteur compose un tissu à la trame bien visible qui lui permet d’accumuler les références et les récits d’anecdotes avant d’exposer ses déductions sans noyer le lecteur sous la profusion de la matière qu’il apporte. D’un chapitre à l’autre les thèmes se répondent et se complètent – par exemple la danse, abordée dans le chapitre consacré à « L’âge d’or de la galanterie », trouve son prolongement dans « le bal », observé, lui, au XIXe siècle. Au gré des analyses illustrées de « petites histoires » – qui, au lieu d’être froidement mentionnées à titre de pièces à conviction sont agréablement racontées comme autant de mini-fictions saisies sur le vif : la patte du romancier paraît sous la plume de l’essayiste… – le lecteur suit la grande odyssée des parades amoureuses, depuis le rapt et le viol, à quoi la mythologie des origines réduit l’approche, jusqu’au flirt, symptomatique des années d’insouciance de l’entre-deux-guerres. Il assiste à l’émergence du choix, à la prise en compte des aspirations de la femme, au passage de l’amour courtois, distant et idéalisé, à la galanterie beaucoup plus sensuelle, à l’avènement de nouveaux lieux propices à la séduction amoureuse… autant d’évolutions des mœurs que Jean Claude Bologne a toujours soin de lier à des facteurs aussi divers que les progrès techniques comme l’invention de la suspension améliorant le confort des carrosses, ou les révolutions scientifiques telles que la découverte de la pénicilline ou de la pillule contraceptive.
À travers journaux intimes, correspondances, témoignages, manuels de séduction, littérature et cinéma – sans distinguer entre sources fictionnelles et historiques – l’auteur traque les conseils donnés aux chercheurs d’âme sœur – pour une nuit, pour une vie mais l’on ne séduit pas la femme de sa vie comme la compagne d’un soir – et s’attache à déceler dans quelle mesure ces conseils sont mis en œuvre, toujours attentif aux ambivalences, aux contradictions.
Surtout, que l’on se garde de ricaner trop vite à la vue du titre et du bandeau : il ne faut pas s’imaginer que l’on va rire sous cape pendant près de 400 pages et se rincer les méninges à travers une collection d’historiettes croustillantes… Il serait tout aussi dommage d’aborder le livre avec un a priori inverse et penser que, labellisé « essai historique », il se résume à des développemets abscons servis par une prose indigeste et pédante. Ce livre n’est même pas situé entre ces deux extrêmes, il est au-delà de cette partition facile : il est tout à la fois une savoureuse compilation d’anecdotes narrées avec une vivacité souvent pleine d’humour, un brillant exemple d’érudition distillée avec légèreté qui parfois cligne de l’œil aux lecteurs avertis, une succession d’analyses claires et pertinentes… L’on dira, en fin de compte, qu’en cet ouvrage Jean Claude Bologne a réussi à concilier au mieux lisibilité, recherches approfondies, démarche rigoureuse et agrément littéraire.
Cet essai historique n’est certes pas à compter parmi les manuels de séduction. Mais les informations qu’il contient et la diversité des anecdotes citées pourraient bien inspirer quiconque serait en mal d’idées originales pour séduire l’élu(e) de son cœur. Remettre au goût du jour quelque désuétude médiévale ou précieuse aura peut-être un effet dévastateur sur l’objet de vos pensées – cependant, mieux vaut se garder de renouer avec la coutume des « fruits pochetés » (p. 129) : bien que les normes de l’hygiène corporelle soient diversement interprétées aujourd’hui à en croire certaines statistiques, ces gourmandises amoureusement tiédies au plus près de son intimité risquent fort de ne pas être aussi bien reçues qu’elles l’étaient au XVIe siècle…
* Jean Claude Bologne précise volontiers que tous ses écrits, essais et romans, s’inscrivent dans une même préoccupation générale – l’étude des préjugés et des interdits qui font obstacle aux actions humaines. Mais en ce qui concerne la proximité spécifique de cette Histoire de la conquête amoureuse l’on songeait plus particulièrement à l’Histoire de la pudeur (Orban, 1886 – Hachette « Pluriel », 1997 – Perrin, 1999), à l’Histoire du mariage en Occident (Jean-Claude Lattès, 1995 – Hachette « Pluriel », 1998), à l’Histoire du sentiment amoureux (Flammarion, 1998), voire à l’Histoire du célibat et des célibataires (Fayard, 2004 – Hachette « Pluriel », 2007).
isabelle roche
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Jean Claude Bologne, Histoire de la conquête amoureuse – De l’Antiquité à nos jours, éditions du Seuil coll. « L’univers historique », septembre 2007, 385 p. – 23,00 €. |
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