Consommation et exclusion en Grande-Bretagne aux XIXe-XXe siècles
Un livre qui, sous son aspect et son titre austères, propose une diversité d’approches innovantes du phénomène de consommation
Bien sûr, nous sommes en pleine société de consommation. Cette expression, reprise en permanence pour caractériser les sociétés occidentales sonne comme un leitmotiv, désignant soit une terrible réalité soit l’aboutissement idéal d’un rêve libéral. Si la consommation est reine, fin matérielle de toute activité humaine d’après Beveridge, qui aujourd’hui prend vraiment le temps de la penser, de la décomposer ?
La plupart des ouvrages qui étudient la consommation se limitent à la considérer comme l’acte quasi bestial qui suit l’achat pour répondre à un besoin que l’on a plus ou moins suscité ; on réduit alors l’homme à une simple bête à pulsions sans raison. L’approche générale du livre est ici tout autre : ni condamnation, ni encensement.
Il s’agit d’élargir le concept de consommation et d’y placer l’homme non pas en tant qu’objet, mais en tant qu’acteur. Petit à petit, et les différentes contributions y aident, on comprend que les consommateurs élargissent d’eux-mêmes les champs de la production. La consommation est-elle du domaine privé ou du domaine public ? Les femmes de l’époque victorienne deviennent des consommatrices et petit à petit, par ce biais, elles réintègrent en partie le champ public d’où on cherchait à les exclure. En plein ordre victorien, les grands magasins ont ainsi contribué, malgré eux, au mouvement d’émancipation des femmes.
Chacun des articles qui composent l’ouvrage ont leur propre approche, leurs propres objets : les femmes, la Primrose League, les chômeurs de l’entre-deux guerres, la revue Marxism Today et le New Labour, et outre le fait qu’il se placent dans un certain ordre chronologique, ils se répondent. En appliquant la grille de la consommation et de l’exclusion à des phénomènes politiques et sociaux déjà analysés et connus, on arrive à d’autres éclairages, à dégager des zones d’ombres. Des pistes s’ouvrent. Des passerelles apparaissent de manière implicite entre les articles et on comprend mieux certains aspects de la civilisation britannique, cette « pionnière » de l’Occident. Le New Labour de Tony Blair est devenu non plus un parti, mais une marque consommée, une brand obéissant aux stratégies d’entreprise les plus modernes, d’où ses forces et ses faiblesses remarquablement bien analysées.
Alors oui, si j’osais présenter ces austères professeurs de civilisation anglo-saxonne comme des irréductibles qui refusent ? Oui, la couverture est triste et le titre tout sauf sexy. Ce n’est pas un livre militant, ni un manifeste, juste un outil critique. Il ne cherche pas à séduire ; c’est là son principal intérêt. La photographie de couverture est remarquable de banalité, elle semble n’avoir aucun sujet propre. Cette scène de rue britannique n’a rien d’aguichant, elle est pourtant le signe d’un refus et l’annonce d’un projet. Il s’agit de ne pas se laisser piéger et d’adopter un regard global autant que décalé-désaxé sur la société. Il faut prendre le temps nécessaire pour lire et comprendre. Car lire n’est pas toujours consommer.
camille aranyossy
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Consommation et exclusion en Grande-Bretagne aux XIXe-XXe siècles (sous la direction de Gilbert Millat), éditions de L’Harmattan, mai 2007, 188 p. – 16,5 €. |
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