Je mourrai sans avoir rendu tous les coups de Fabien Thévenot

Je mourrai sans avoir rendu tous les coups de Fabien Thévenot

On reconnaît un poète au fait qu’il ne fait pas partie de notre régiment. Les poètes sont une légion sans uniforme identifiable. Chez Thévenot, tout commence par un titre formidable. On pourrait s’arrêter là, car personne ne meurt en ayant rendu tous les coups. Férir n’est pas périr, même s’il y a une forme de noblesse à mourir défait, plein de cette hargne qui n’est que le survol du ressentiment, c’est-à-dire un contournement ironique de l’amour que la vie nous porte, sans s’en laisser compter ; si bien que « perdu au milieu de l’univers / on relativise plus facilement / la nécessité / de mettre le couteau à droite / et la fourchette à gauche ».

Dans cette perspective du dédoublement du go et du gogo, la sagesse a toujours une valeur insurrectionnelle. C’est une pichenette du destin par laquelle on peut être mort à « Châlons-sur-Marne / un jour de l’année 1980 / » et aimer à penser que « depuis (on) hante / le temps qu’il nous reste », d’autant que Châlons est désormais en Champagne comme si la Marne avait été déroutée afin de rendre hommage à la géométrie pascalienne des hasards. À quoi d’ailleurs, ressemblaient ces « plaines » calcaires avant l’arrivée de Thévenot ? À une craie crissante, un viol de jeunes militaires par un sous-officier pervers, une banane écrasée sous la roue des convois ? À un calendrier de pompier sûrement, il a « acheté au pompier son calendrier… / avant de se rendre compte / que la seule chose que (il) souhaite voir / pour l’année qui s’ouvre / c’est cette ville en feu ».

La vie ressemble beaucoup à un match de football de seconde division entre deux équipes de bas de classement, un dimanche après-midi, dans la moiteur d’une ville de province ; elle mime un peu beaucoup ce « canot de la vie quotidienne » sur lequel Maïakovski a écrit juste avant de se suicider. L’inachèvement a ses attraits aussi. Il est peut-être à la source de notre envie de persévérer comme dans ce conte où, malgré la peur, il faut tout de même soulever le rideau, ouvrir la porte supplémentaire, sans savoir si un monstre, un trésor, un trésor monstrueux ou un trésor de monstre va apparaître, nous laissant paralysés ou enthousiastes.
Après tout, le reniement, les volte-face et la trahison ne sont-ils pas à l’origine de l’aventure, c’est-à-dire du désir du chemin suivant, équidistant entre la ligne Maginot, le labyrinthe délaissé du jardin anglais et le jeu de l’oie ? Les imbéciles disent que c’est le premier pas qui compte. Comme toutes les expressions toutes faites, cela était totalement faux. Le premier pas, comme le premier baiser, résulte toujours de l’inconscience, de l’idée même qu’il n’y aura pas nécessairement de second mouvement. Ce premier pas est presque toujours gratuit, sans importance, sans destination. Seuls les pas suivants, qui démâtent la routine et l’habitude de trop faire ce qu’on a appris à faire, sont « courageux », emplis de la passion persévérante.

Le mimétisme du premier pas, c’est faire la paix avec ce qui n’a aucun intérêt. Le pacifisme de la routine, n’est-ce pas une des formes que le Mal revêt ? La poésie n’est ni pacifique ni routinière quand elle fait « parvenir un fac-similé de l’état intérieur » de celui qui s’y prend les pieds comme dans un vieux tapis longtemps roulé dans un débarras. Seul un poète, par exemple, sait d’où vient le nom zizi, car le poète n’a rien d’un petit oiseau tel que le Bruant zizi qui doit son nom, depuis l’Histoire naturelle des oiseaux de 1778, à sa litanie monotone, ressemblant un peu à la stridulation d’un insecte. Seul un créateur honnit l’idée que « même ce qui n’est pas à sa place / est quand même à sa place ». Seul il invite les ouragans à table afin que plus jamais il n’y ait de petites annonces, telles que : « chaman cherche visions ».
Thévenot parcourt le quotidien sans lassitude, profondément à plat, puisque « on vit très bien / vaincu », loin des médiocrités paradoxales de la parataxe desquelles émanent les ersatz du parc durassique. Ainsi, on ne peut que se réjouir que « le mot copropriété / provoque en (lui) autant d’effroi que / le nom de / Cthulhu ». De ses poèmes aphoristiques, on sort fort en adoptant l’idée que : « les enfants ne tiennent pas en place / c’est une vertu / que nous avons perdue ».

Dans tous les cas, sa poésie ne nous tient pas en place, car Thévenot est un « enfant de la spiritualité et de la cacophonie », le contraire d’un angle mort qui mâchouillerait du désaveu, du désappointement et des pâquerettes de poétesse dans le calepin du vide. Ici, pas de grasse matinée, mais une foutue envie de rendre coup pour coup comme si on apprenait la découpe de la viande de boucherie avec Tchouang-Tseu, après d’être demandé « ce que devient / ce mec / qui m’avait dit que son philosophe préféré / était Will Smith » !
Lire Thévenot, c’est se battre à mains nues contre Sahasrabhuja, le nez ensanglanté, mais heureux d’interdire le ring aux impérieux pisse-copies pour qui faire rimer ancolie et mélancolie s’assimile à une injure. Il y a de magnifiques et grands espaces sur ce lopin poétique et il est inutile d’enfiler une armure de sens, même pané, pour y vaquer, puisque les bagarres, que Thévenot déclenche, ne relèvent absolument pas d’une intimité dictée, mais du désir sombre et foutraque d’être soi.

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