Guillaume Sorel, Deryn Du
Du grand 9eme Art !
Tous les amateurs de bandes dessinées d’une grande élégance connaissent le travail de conteur et d’illustrateur de Guillaume Sorel. Il revient avec un album particulièrement innovant.
Sur la côte galloise, au début du XXe siècle, des habitants se précipitent sur la plage vers le cadavre d’une baleine. Deux policiers constatent des morsures pouvant expliquer la mort du cétacé. L’un d’eux pense à un requin. Un jeune touriste, Gwilym, remarque que l’une des traces n’est pas plus large qu’une mâchoire humaine. Cela suffit pour ramener des sirènes, tritons…
Dans la nuit, un couple est terrifié en découvrant une poupée sur le pas de leur maisonnette. Ils se demandent : Pourquoi nous ? L’homme court alors sur le port et jette la poupée dans l’océan.
Au matin, le sergent ne supporte pas le spectacle qu’il découvre. Le couple semble avoir été piétiné, dans leur lit… par plusieurs chevaux. Or, ce ne sont pas les premières victimes. Depuis deux semaines des morts inexplicables ont installé la peur dans toute la population. Une victime a été écorchée vive, une autre étouffée par des tentacules géants.
Dans un grenier, une fillette entourée de ses poupées récite un long poème terrifiant.
Et Gwilym rencontre une gamine qui dit s’appeler Deryn et qui vit dans une demeure à l’écart du village. Or, d’après les dires de quelques habitants, c’est impossible car…
L’auteur complet qu’est Guillaume Sorel caresse ce projet mis en œuvre dans cet album depuis 25 ans. Lors d’une conversation avec des amis, parmi lesquels Régis Loisel, le sujet abordé concernait la manière de susciter la peur en bande dessinée. En effet, ce genre littéraire s’y prête peu. L’intrigue peut monter en tension mais faire sursauter le lecteur n’est guère possible. Après plusieurs tentatives autour d’un scénario abandonné puis repris plusieurs fois, l’auteur propose une histoire qui suscite la peur. Et une part de cette réussite tient au découpage du récit.
La littérature est centrale dans son œuvre. Il place des textes de poètes du XIXe siècle. Les chansons aux vers bien accordés, mais sulfureux, sont tels que les proposaient des Jean Richepin, Jean Moréas… Il attache une belle part de son histoire à un romancier fantastique quelque peu oublié, Arthur Machen, un Gallois. Les écrits de celui-ci ont influencé Lovecraft, Stephen King – excusez du peu !
Guillaume Sorel joue avec des composantes du fantastique, des références au Petit Peuple, celui des fées, lutins, trolls, gnomes, elfes et autres personnages mythologiques. Il signe un récit puissant mené avec un art du récit peu commun laissant beaucoup parler les images. Et celles-ci, comme toujours, sont d’une expressivité exceptionnelle. Il s’inspire des ambiances, des paysages qui existent dans les livres et nouvelles de Machen pour composer de véritables tableaux.
Un album remarquable pour le traitement du fantastique, pour ce dessin et cette mise en couleurs si reconnaissables, si évocateurs, pour l’art de la mise en page, des cadrages, des vues de Sorel utilisant toutes les possibilités graphiques, et à nul autre pareil.
serge perraud
Guillaume Sorel, Deryn Du, Dupuis, label Aire Libre, octobre 2025, 136 p. – 25,00 €.