James Lee Burke, Bitterroot
Peinture lyrique et complexe de l’Ouest américain
Les anciens Texas Rangers font des amis loyaux. Ainsi, quand son copain Voss l’invite innocemment à venir passer quelques temps dans le Montana, Billy Bob Holland n’hésite pas un instant. Doc Voss se remet mal de la mort de sa femme, et a réussi à faire l’unanimité contre lui : des groupes de pression miniers prêts à polluer la Blackfoot River au cyanure à la bande de néo-nazis qui s’est installée dans le coin, en passant par des petites frappes imprévisibles, des motards assoiffés, des mafieux italiens et même les agents fédéraux qui cherchent à tout prix à écarter les curieux de leur enquête sur les fortes têtes locales. Mais lorsque Maisey, la jeune fille de Voss, est violée par trois motards, et que ces derniers sont un à un retrouvés assassinés d’une façon particulièrement atroce, Billy Bob Holland doit assurer la défense de son ami, suspect numéro un. Le meilleur moyen de le disculper étant de démasquer par lui-même le ou les véritables coupables, il ne tarde pas à se retrouver emmêlé dans un véritable écheveau, d’étranges coïncidences en improbables associations, où il risque non seulement son intégrité mais aussi sa vie et celle de ses proches.
James Burke nous transporte dans le grand Ouest américain, peuplé d’animaux sauvages (ours, orignaux, couguars), traversé de rivières poissonneuses. Il connaît bien le Montana pour y résider une partie de l’année, et la peinture qu’il en fait s’apparente à une ode à sa beauté, si ce n’est à ses coutumes. Les paysages sont décrits avec lyrisme, les âmes sont fouillées jusqu’à l’abîme : des hommes et des femmes hantés par le passé, pourris par la haine, endurcis jusqu’à la moelle, ce qui n’empêche pas Burke de révéler, par petites touches, leur profondeur et leur humanité.
Un décor majestueux, donc, une écriture tour à tour poétique et crue, et cependant… l’histoire déçoit. Les personnages sont nombreux, très nombreux (trop nombreux ?), et l’on s’y perd un peu, entre les patriotes nationalistes menés par l’inquiétant Carl Hinkel, les mafieux et leur chef déjanté Nicky Molinari, Wyatt Dixon, l’électron libre, totalement incontrôlable et ultra-violent qui a suivi Billy Bob depuis le Texas et le tient pour responsable de la mort de sa sœur, le jeune paumé Terry Witherspoon, les membres du consortium minier, un écrivain alcoolique et sa femme étroitement mêlés à l’affaire, Cleo Lonnigan, dont le mari et le fils ont été assassinés, Sue Lyn Big Medecine, Indienne et informatrice à son corps défendant du bureau de l’ATF (alcohol, tobacco, firearms), auxquels viennent bientôt s’ajouter Lucas, le fils de Holland et Temple Carrol, son amie, et même l’ancien partenaire de Billy Bob, L.Q. Navarro, que ce dernier a tué par accident et qui lui apparaît régulièrement.
Les fils de l’intrigue sont nombreux et fort ramifiés, l’histoire est complexifiée à dessein par l’auteur, mais elle a de quoi déboussoler le lecteur, dans un climat de violence généralisée, où armes à feu et coups sont monnaie courante. Même si le tout finit par connaître une issue plutôt favorable (nonobstant les morts à la pelle), le livre reste une peinture pessimiste de la nature humaine. Mais que peut-on attendre d’êtres qui entament leur vie de cette façon : « C’est avec une gifle qu’on prenait sa première inspiration, et si on avait de la chance, il y avait un sein à téter qui vous évitait de crever de faim. » (p. 413) ?
agathe de lastyns
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James Lee Burke, Bitterroot, coll. « Rivages/Noir », traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patricia Christian, Payot & Rivages, mars 2010, 457 p. – 9,50 € |
