Interruptus ou l’empêchement
Dans un climat un peu désuet mais qui touche juste, Tardieu semble s’introduire avant l’heure au pays de Dostoïevski et Tchekhov
Dès le premier temps, nous comprenons que nous rencontrons un univers étrange et insolite, celui d’un auteur russe méconnu en France encore, mais qui nous happe d’autant mieux par une œuvre qui semble faire pénétrer l’univers surréaliste, celui des délirea absurdes de Tardieu et Vian – toujours fins et pertinents dans leurs mises en dérision de nos habitudes culturelles, de nos mœurs, et nos difficultés de communiquer – dans le pays écorché et épuisé de Dostoïevski, Tchekhov et des Soviets.
Écrivain russe d’avant-garde de l’entre deux-guerre, Daniil Harms concentre dans son œuvre tout l’esprit européen de son temps. Elle s’approche du surréalisme par ses côtés féroces et absurdes, sa crudité et son détournement de la logique quotidienne, mais elle est riche d’une authentique et forte originalité russe – s’y perçoivent le souvenir du théâtre réaliste d’un Tchekhov, les leçons de l’analyse des structures du langage et des récits que retrouveront quarante ans plus tard les structuralistes occidentaux. Cette œuvre porte aussi la marque du régime, du règne – l’effroi du Stalinisme sous lequel elle a été écrite : interdit de publication, l’auteur sera interné en psychiatrie en 1941, éliminé en 1942.
Ici, malgré la distance d’époque et de contexte, le spectateur est amené à une véritable compassion, une empathie et une sympathie pour les victimes d’un système ignoble, et dont l’ambiance, qui nous est inconnue directement – est-ce si sûr ? -, est subtilement installée tant par l’intelligence du texte que les trouvailles de la scène : dénuement du décor qui touche avec la chaleur tordue et blessé de ces objets en bois usés, abîmés, désuets ; costumes de bric et de broc, usés, vieillots, élimés ; musique tsigane et chœurs de l’armée russe qui frappent par leur puissance et la passion populaire dont ils sont empreints. Dans le texte : c’est le climat du dénuement, de l’inquiétude d’être observé, des tensions et interdits, des personnes qui s’en vont et ne reviennent plus…
Mais face à cette œuvre, le spectateur n’est pas purement et simplement dépaysé : des « choses », des drames « universels » (s’il en est) le touchent de l’intérieur, au plus profond. Les drames de l’Incommunicabilité, de l’Absurdité, du Pouvoir, et du Désir. C’est un Homme qui écrit, à des Hommes : J’aime le soleil. J’aime observer les femmes. J’aime manger. J’aime fumer la pipe. J’aime être étendu nu au soleil. J’aime le bon humour… (Journal, 1933). Et les écrits portent.
L’Incommunicabilité et l’Absurde, c’est l’échec burlesque du langage et plus généralement de l’activité humaine dans ses opérations les plus quotidiennes et simples, qui prépare Ionesco, Tardieu, Beckett… Lorsqu’il n’est plus possible de passer même une commande au restaurant, de couper un bois absent… de réaliser les actes les plus dérisoires, que reste-t-il à l’Humanité ? Qu’un détail, un élément tenu pour acquis et évident – l’écoute d’un serveur, la sympathie d’un ami, l’existence de l’homme dont on nous parle, – que l’infiniment banal vienne à disparaître, et c’est le sens de l’existence entière qui s’effondre, qui s’épuise, s’embourbe. L’important, c’est de voir que nul ne se révolte, que celui même qui tentait de communiquer participe à cet épuisement du sens, le constate avec angoisse – situation parfaitement restituée par le jeu juste de simplicité des comédiens. Notamment, cette scène où l’on voit que l’univocité des propos que l’on emploie est chose peu sûre : une conversation identique peut avoir un tas de sens – et la drôlerie devient inquiétante, grâce à la finesse du texte qui joue sur l’élémentaire et le jeu maîtrisé des acteurs. Tout cela bien sûr emporté par une dimension sarcastique, loufoque et burlesque saisissante : comme on fout dehors les invités juste accueillis…
Un des principes de cette Incommunicabilité, c’est la méchanceté et le caractère mesquin des individus – vision de l’humanité qui, dans une URSS épique et « idéaliste », ne pouvait que choquer. La vision de l’homme de Daniil Harms hérite de cette psychologie des profondeurs russe qui influencera Nietzsche, lui qui dira de Dostoïevski qu’il fut un de ses plus grands maîtres en psychologie. Un des principes de cette Incommunicabilité c’est donc la saloperie de l’homme : pervers, méchant, inquiétant. Le Désir. Eros et Thanatos. Dans ces saynètes la sexualité brute est fortement présente, et les rapports familiaux ou amicaux érigent en victimes de l’amour femmes et enfants – un amour qui tourne à la volonté de destruction. Les êtres ici signent la maladie du Désir humain, s’abandonnant aux lectures de mort dans les journaux. On voit bien que l’on n’est pas loin de chez nous.
Enfin, il y a le Pouvoir, à la présence subtile mais terrible, qui sépare les individus, les fait traîner, errer, les humilie et les empêche de vivre ou de mourir dignement, les empêche de désirer, et d’aimer.
Incommunicabilité, Absurdité, Désir, Pouvoir… autant d’éléments fondamentaux de nos existences qui nous saisissent par la simplicité forte de ce texte, et de cette mise en scène.
Sur scène c’est un climat fiévreusement drôle qui règne, le spectateur étant invité à composer l’ordonnancement de ces saynètes bigarrées mais toutes liées par une même ambiance, une même note de folie inquiète. En intermède, une danse qui revient, populaire, c’est-à-dire puissante et enthousiaste dans un partage fiévreux : la vie qui continue, celle du peuple, donc, qui intéresse l’auteur et dont on entend alors les mots, distillés par une voix off d’une grande sobriété, énonçant les désirs, les drames, les inquiétudes :
– Mon Dieu, envoie-nous la mort au plus vite… (1938).
Par cette rencontre de la fièvre du peuple et de ces notes intimes, si intimes, se crée une sorte de « commentaire » qui nourrit les saynètes, les creuse et les enrichit en soutenant leur force de comédie inquiétante, de burlesque tragique : nous sommes à la jointure d’un drame de vie – danse qui emporte jusqu’à l’épuisement – et de mort – voix qui dit le désir et son usure, sa fragilité -, d’un drame à la fois collectif et personnel, et par là profond et humain véritablement.
Le rire fuse, l’enchantement emporte le spectateur, l’enchantement de ce jeu plein de peps et à l’enthousiasme communicatif, tandis que doucement la présence subtile du drame quotidien de l’auteur instille une sourde crainte, de la pitié chez l’auditeur. Un contrepoint juste, qui nous rappelle que le comique est loin de manquer de sérieux.
samuel vigier
Interruptus ou l’empêchement
Mise en scène et scénographie :
Claude Bazin
Conception :
François Frapier et Claude Bazin
Avec :
Karine Adrover, Alexis Perret, Raphaël Potier, Patricia Thibault, et la voix de François Frapier.
Chorégraphie :
Sandra Zuniga
Costumes :
Clémentine Darros Scook
Lumière :
Lucile Garric