Hervé Picart, L’Analogiste
« Un printemps détrempé n’empêche pas les mystères de fleurir. »
Ce récit clôt La Trilogie des miroirs. Après Sienne Marine (Éditions Complicités – 2023), Au jardin du temps (BoD – 2024), Hervé Picart offre une plongée effarante dans les apparences, leur inconstance, le dérèglement de l’identité et de la création.
Alexandre Adam, un romancier nanti d’une kyrielle de prix littéraires est dans son bureau, un lieu déserté depuis plusieurs mois à cause des dégâts causés par l’Analogiste. Il décide de renoncer à l’écriture et disparaît.
Marion Dumas-Ségur commence sa première journée de travail comme assistante éditoriale aux éditions Lesage. C’est un séisme éditorial qui l’attend quand elle rencontre sa patronne Muriel. Celle-ci a pris connaissance d’un communiqué dans lequel Alex Adam, le pilier de la maison, annonce son retrait de la vie littéraire. L’éditrice voudrait avoir une conversation avec l’auteur pour comprendre sa décision. Or, il est introuvable.
Marion, dans sa vie privée, joue avec un individu qui lui concocte des mystères domestiques. Le dernier en date est une photo où elle est compagnie d’une femme qui semble proche d’elle mais qui lui est totalement inconnue. Elle propose à Muriel Lesage de retrouver l’auteur. Elle recense les proches qui pourrait avoir quelques indices. Deux relectrices, qui côtoient l’œuvre du maître, peuvent être dans ce cas. Or, si la première est très déprimée, la seconde propose une piste intéressante qui permet d’aboutir. Mais ce que Marion découvre …
En trois parties, l’auteur déroule une intrigue époustouflante où se jouent toutes les possibilités de changer d’apparence. Il fait de cette aptitude, le fonds de son récit. Pour faire vivre celui-ci, il met en scène Marion Dumas-Ségur, une jeune femme férue d’énigmes, qui a de l’ambition et qui aime traquer les mystères. Face à elle, cet écrivain qui renonce à l’écriture compte tenu des effets de la première partie d’un roman.
Autour d’elle, il dépeint une éditrice qui mène son affaire avec passion et d’une main de fer. Mais l’essentiel de l’histoire est sous-tendue par ce romancier qui, bien qu’il ait cessé toute activité, reste un pivot essentiel. Sa disparition engendre une suite labyrinthique de situations nourrie de manipulations de personnalités, de problèmes psychiques, de traumatismes liés à l’identité ou initiés par la spectrophobie.
Avec son goût très prononcé pour l’étrange, pour l’inhabituel, le bizarre, l’inattendu, Hervé Picart révèle des décors peu communs comme ce Congo belge au cœur des Ardennes, cet ancien couvent avec des religieuses singulières, ce confessionnal bien particulier, une librairie à l’organisation peu probable…
Si l’intrigue est très pourvue en événements, aventures, équipées et autres péripéties, elle est proposée dans un écrin linguistique d’une belle richesse. Le romancier use d’un vocabulaire soutenu, assène des réflexions d’une pertinence fabuleuse, propose des analogies, des images d’une puissance évocatrice séduisante. Il en est de même pour les portraits qu’il brosse pour ses nombreux personnages. Il dresse en quelques phrases bien senties le protagoniste, le faisant presque émerger près du lecteur avec ses caractéristiques physiques et psychologiques. Il utilise les relations catastrophiques au sein d’une famille, sources de malaises qui pèsent longtemps sur la vie adulte. Chaque chapitre porte un prénom, en majorité féminin, et décrit un nouveau protagoniste qui traverse le récit ou s’installe plus durablement.
Faisant usage de son imaginaire original, Hervé Picart signe un texte absolument remarquable, un livre qui joue merveilleusement avec des concepts d’apparence, de double et de manuscrit toxique et de création littéraire.
serge perraud
Hervé Picart, L’analogiste, Éditions BoD, octobre 2025, 356 p. – 14,99 €.