Hélène Cixous, Et la mère pond vite un dernier œuf

Hélène Cixous, Et la mère pond vite un dernier œuf

Héritant entre autres de Derrida sa logique paradoxale de l’écriture, avec Cixous les choses et les mots entrent dans des mouvements inédits, manière de resignifier la langue, de déployer des façons de dire qui acquièrent une puissance pour émettre le rêve, sa distance, l’amitié hors l’amour. Tout cela implique la terrible porosité du souvenir de la Shoah noué par les monstres par-delà le regard anthropocentré. Dès lors, dire le temps et sa pluralité, son étrangeté n’est cependant plus pensé à partir de la distinction habituelle du passé, du présent, du futur ; etc.

Dans ce livre, quelque peu parfois discursif ou compliqué, un monde apparaît, un monde autrement possible. C’est le monde qui est dit – un monde morcelé, écroulé –, qui rappelé, appelé comme on invoque un fantôme, apparaît à nouveau et qui à nouveau peut dire et être dit. N’oublions pas le monde et l’histoire du monde prononcés ici par la bande Hélène Cixous ; ce monde et cette histoire qu’elle appelle, rappelle, invoque dans ses livres et qui, ici, reviennent sur les massacres, Auschwitz reste pour toujours un des noms du monde qui revient aujourd’hui sous de nouvelles formes.

Ici, le nom de l’écriture biographique et métaphorique change – même dans la vie et la mort. Et entre la femme et la poule (au sens non péjoratif), le « Nous » est moins le résultat d’une addition que l’étrange synthèse entre les deux qui sont une même existence, un même mode de la vie et de la pensée qui implique la pluralité et la redéfinition du rapport entre soi et l’autre.

Par le « Nous » de l’amitié, soi et l’autre sont indissociables. Elles ou ils sont poreux l’un à l’autre d’une façon telle que l’un hante l’autre et inversement (on serait ici dans les parages de Montaigne, évoqué dans le livre, le rapport entre soi et l’autre qui est dans ces pages central n’étant pas sans rapport avec la pensée de Montaigne). Par l’amitié, l’autre ne cesse d’être appelé, de revenir en soi, selon une forme inédite de l’hybridité : un même être mais pluriel, une même pensée mais plurielle, un même corps mais qui existe par deux corps qui échangent et s’échangent, qui se hantent.

Il en irait sans doute de même du rapport à la mère ou du rapport à l’histoire : le soi et l’autre se hantent l’un l’autre, reviennent l’un dans l’autre et ne cessent de revenir ainsi. Peut-être est-ce la condition de l’écriture d’Hélène Cixous, et « ce soi-l’autre ». Cela est peut-être la logique de la vie mais, dans ce livre, une part de déception.

Hélène Cixous, Et la mère pond vite un dernier œuf, éditions Gallimard, novembre 2024, 144 p. – 17,50€.

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