Elsa Leydier, La double vie des images (exposition)
Il faut sans doute un beau courage et une absence d’ego à une artiste pour oser un travail qui interpelle le corps dans ce qu’il a de plus premier face à la civilisation qui l’annihile. Afin d’y parvenir, Elsa Leydier invente sans cesse des hybridations au « profil » particulier en « explorant » entre autres l’Amérique du Sud et sa zone amazonienne. Sous des ciels mauve ou tabac, les corps nus ne sont pas là pour faire fantasmer les mateurs. Contre les entreprises d’ensevelissement, la créatrice remonte le fil du temps pour redresser une verticale humaine face à la théocratie de l’argent. Anthropologue à sa façon, elle livre un combat. La photographe crée un rapport « fictionnel » avec les images pour créer des relations inédites et sortir l’être de lectures secondaires qui tentent de l’annihiler. Ce fut le cas avec une diversité de regards sur un village bolivien au moyen d’images où se mêlent photos prises par les autochtones (l’artiste leur donna des appareils) ou par elle-même ainsi que des images d’archives.
Elsa Leydier crée ainsi le métissage du métissage que l’on retrouve dans son projet suite à la Coupe du Monde de Football de 2014 au Brésil et les timbres que la poste du pays a édité pour cet évènement. Près du stade du Maracaña, le gouvernement tenta de détruire le seul musée dédié aux cultures primitives et indigènes du Brésil : « L’Antigo Museu do Indio » au profit d’un centre commercial. A travers sa juxtaposition de cartes postales représentant des Indiens brésiliens et de timbres à l’image de la Coupe du Monde 2014, l’artiste illustre comment un pays veut occulter une partie de son histoire et des ses racines au profit d’un évènement dérisoire qui sert à faire gober du vide. Ses artifices de dévoilement proposent une polyphonie visuelle afin de démystifier l’inanité de certains projets aux arguties méphistophéliques.
Le dispositif mis en place est là pour montrer qu’il existe la nécessité capitale de défendre « l’Autre » (L’Indien ici en l’occurrence). Il n’est a priori pas de régions privilégiées pour ces mouvements de terrain, mais il est des pays où l’urgence est plus grande. D’où ce retour au Brésil afin de retourner le champ du politique et de l’économique. Sport et consommation ne doivent pas décimer le cadre premier du monde. Certes, l’artiste sait que l’altérité ne s’explique pas en dix leçons ou en dix photographies. Elle sait aussi que la réifier c’est à coup sûr ne pas s’y risquer. C’est pourquoi Elsa Leydier exhibe les signes du passé occulté en les doublant d’images douteuses montées en grigris ou en colifichets. Elle lutte contre le rejet des valeurs premières qu’il s’agit toujours de refonder. C’est d’ailleurs une des « raisons » de l’existence de l’art. Il doit toujours lutter contre l’appropriation de la représentation par les pouvoirs.
jean-paul gavard-perret
Elsa Leydier, La double vie des images, Galerie Le Reverbère, Lyon, février-mars 2015