Lilith Jaywalker, Emeutia Erotika
Une libertine androgyne et anarchiste
Lilith Jaywalker mêle l’intime et le social. A l’émeute de deux corps en fusion répond l’insurrection des peuples en lutte. Amants et foules, tout devient chez elle de l’ordre d’un monstre : pas celui qu’il faut chasser mais caresser au milieu des affres, des décadences et des révolutions. La luxure moins que péché pourrait devenir – dans le monde rêvé par l’écrivain(e) – une cause institutionnalisée. Elle sait que le chemin est encore long. C’est pourquoi elle se décide enfin à publier un livre. Celui du désir d’une Parisienne des temps perdus sous le regard naïf et pervers de petite fille. Il renaît et s’aiguise selon une littérature « décadente » qui rappelle l’esprit d’une Joëlle de la Casinière par exemple.
L’auteure possède derrière elle un vécu et une culture importants qui – de Marx à Huysmans – auscultent le corps, la sexualité et ses effluves loin des idéologies et les idées admises. Explorant le domaine des phantasmes, Lilith Jaywalker ose tout bousculer. Par exemple, elle écrit : « En quoi une femme qui alimenterait ses phantasmes de domination masculine serait-elle moins féministe que celle qui fouetterait son partenaire ou qui ferait avec lui l’amour à la Papa ? ». Ses textes sont parfois des descentes vertigineuses à l’intérieur du corps, de l’œsophage « poterne pestilentielle » au rectum qui « débouche sur ce que quelques mystiques appellent le néant ». Les données physiologiques font partie intégrante d’un univers où tout se rejoint : religion et magie, sexualité et culte du beau, état floral du corps et impureté (ou non) de l’âme.
Celle qui se revendique de la « race » des androgynes pour justifier une certaine abstinence et l’odeur de souffre dont elle pare le désir sait qu’à moins d’être méphistophélique « on aime l’androgyne mais on ne le désire pas au sens possessif ». Son livre prouve le goût de la liberté et de l’ailleurs de sa créatrice. Dans ses nouvelles au milieu des fêtes et des caravansérails et en rejoignant le Bataille de L’Anus solaire, l’auteure invente un monde où l’Agora des corps est essentielle. Les êtres y mangent, boivent, excrètent en jouissant des solides et en confondant caresse et gastronomie dans un même orgasme.
Emeutia Erotika reste à ce titre le livre le plus iconoclaste qui soit. Les forces obscures et telluriques du corps et de la sociétés fondent des sarabandes où tout un monde pictural et littéraire (de Félicien Rops à James Ensor, d’Eugène Laermans à Léon Spillaert, Kimt, Khonopff et bien d’autres décadents) est convoqué. Cet univers échappe au tout venant. Et si chez beaucoup les apparitions d’anges du bizarres ou du romantisme gothique ne sont que des contrefaçons, avec Lilith Jaywaler elles prennent toutes leurs dimensions diurnes et nocturnes.
Tout compte fait, ce recueil est le premier pas vers le musée rêvé qu’évoque la créatrice dans la longue interview que la revue Amer n°6 lui consacre (éditions Les âmes d’Atala, Lille) et qui se situerait pour la Parsisienne moins en sa ville qu’en des clones tropicaux de Bruges ou Venise. Dans leurs rues-canaux les corps s’abandonneraient à des bains amniotiques : « je chercherai mon double perdu à travers baigneurs et baigneuses qui porteraient sur moi un regard complice et bienveillant ». Le même regard doit se porter sur son livre. Qu’importe s’il fait frémir les lecteurs et lectrices des romans fades qui peuplent les librairies.
jean-paul gavard-perret
Lilith Jaywalker,
– Emeutia Erotika, Six Nouvelles, Editions Sao Maï, 2013,106 p. – 10,00 €..
Entretien avec Lilith Jaywalker, Revue Amer n°6, Les Ames d’Atala, Lille, 2014.