Eli Cranor, Chiens des Ozarks
Les États-Unis profonds
Pour son second roman, après Don’t Know Tough, Eli Cranor installe à nouveau son récit dans l’État où il vit, l’Arkansas. Cette fois-ci, il retient la ville de Taggard, une cité de fiction mais si proche d’une triste réalité, pour installer son histoire. C’est une ville sinistrée depuis la fermeture de la centrale électrique.
C’est là que vit Jeremiah Fitzjurls, au milieu de sa casse automobile, en compagnie de Joanna, sa petite-fille. Son fils, le père de la jeune fille, est en prison, condamné à la perpétuée pour un meurtre.
Jeremiah, un vétéran de la guerre du Vietnam, est soucieux. Jo est en âge de partir en université. Pour l’heure, elle va participer au bal de sa promotion. Il doit l’accompagner et il sait qu’il risque de rencontrer des individus avec qui il est en conflit. En particulier les Ledford, des suprématistes blancs, proches du Ku Klux Klan, qui se livrent à des trafics de drogues.
Et quand ces dealers de meth décident de s’en prendre à Jo, Jeremiah et Colt, le petit ami de la jeune fille, comprennent que rien ne peut arrêter la violence, sinon la violence et ils se lancent dans une course contre la montre… Mais qui a tué le fils aîné des Ledford et pourquoi?
Eli Cranor choisit de décrire les populations des USA ruraux, celles qui sont installées dans ces zones où l’activité se raréfie, celles qui se transforment en désert. Les pourvoyeurs d’emplois ferment, entraînant le chômage, la précarité, la nécessité de migrer dans d’autres Etats pour trouver du travail. Bien que la situation vécue par Jeremiah avec sa petite-fille ne soit pas d’origine économique, elle est très répandue dans le pays. Nombre de grands-parents élèvent leurs petits-enfants pendant que les parents travaillent dans d’autres états.
Avec ce récit, l’auteur explore les cassures d’une société où dominent le racisme, le dénuement et la drogue. Cependant, Eli Cranor a écrit ce livre, paru en 2023 aux États-Unis, avant Make america great again. Or, pour l’instant, ce mantra ne semble pas apporter spécialement des solutions aux problèmes rencontrés par ces populations.
Un roman particulièrement éclairant sur ces zones où se conjuguent pauvreté physique et intellectuelle, désillusions, faillite économique. Mais, il plante cette déliquescence dans un cadre magnifique, une nature sauvage de toute beauté, qui ne permet pas toutefois d’assurer une pitance quotidienne.
Pour animer ce récit noir à souhait, le romancier oppose deux groupes d’humains, l’un où certaines valeurs humanistes ont encore cours, l’autre nourri de discours toxiques sur la pureté de la race, instrumentalisé par une religion pour laquelle seul compte le fric.
Avec Chiens des Ozarks, l’auteur photographie une société en décadence où seule la violence semble être de mise. Angoissant !
serge perraud
Eli Cranor, Chiens des Ozarks (Ozark Dogs), traduit de l’anglais (États-Unis), par Emmanuelle Heurtebize, Éditions Sonatine, janvier 2025, 304 p. – 22,00 €.