E.E. Cummings, New York
Ici, c’est New York
Dans cette anthologie bilingue – notons au passage la belle traduction de Cummings car lui rendre ses sensations originales n’est pas une sinécure -, ce poète mythique découvre New York en 1917 âgé de vingt ans. Après un bref séjour à Paris il va retourner à Manhattan pour ne plus quitter la ville. Il sortira souvent jusqu’à sa cachette de Greenwich Village maison, entre à l’extérieur, dans la lumière, jusqu’aux eaux de l’Hudson, décrit ce qu’il voit, se méfie du cinéma, va au zoo et dans les boîtes de strip-tease. Le public est son spectacle, indissoluble à son altérité. Il est considéré comme l’une des voix marquantes de la nouvelle poésie américaine. Se croisent méditation et vision, cette approche de l’unité ou du réel qui devient le but avoué de toute véritable expérience poétique. Il n’a de mystère que d’autres mots que le vivant sous toutes ses formes humaines et animales, le tout enrichi de dessins de l’auteur.
Le nuage rouge à l’aube, la flamme du soleil entre l’audace des gratte-ciel, tout devient signe pur même si, à l’époque, il ne croit pas à la démocratie. Mais dans les mouvements presque dansants de son univers et son écriture parfois tranchante, E. E. Cummings fait toujours la part belle à la sensation et à l’émerveillement dans la musique intérieure du poème en ses amplitudes et ses cassures versifiées. Cela lui permet un bond hors de lui, un saut au-dessus du vide. Et le poète cherche enfin à faire ce geste qui n’est pas en soi mais à l’autre. Il ose son langage donc à travers lui et eux, il ose laisser tout fuir, se disperser, se dépenser.
C’est pourquoi il n’est plus seulement un héros de la poétique, un comédien de la littérature mais un acteur qui s’approche de l’écran du visible apparent et passe à travers. Travaillant l’âme afin qu’elle ne soit pas que l’âme, et la chair pour qu’elle ne soit que chair, il se laisse conduire – par le flux des mots et leurs modalités sonores – du dedans au dehors sans jouer ni un autre, ni lui-même, sans jouer personne.
Là où tout le monde se rassemble, il ne recherche que cette musique insécable de ce qu’il est dans une sorte d’affaissement et une descente essentielle qui donne accès à un dessous de la ligne de flottaison des buildings au regard d’une conscience trop impératrice. L’auteur, pris par des rythmes afin d’échapper – à la duplication, sait que l’Un est pris par l’autre et qu’il doit se démettre afin d’atteindre un état d’attente, de dérive et non de réserve.
D’où l’importance d’une œuvre poétique de plus en plus libre avec le temps et dans laquelle la maison de l’être – sans dehors ni dedans mais avec les deux qui se superposent – ose se projeter dans le vide. Toucher une simplicité particulière n’est pas facile d’autant qu’elle n’est pas un départ mais un aboutissement.
L’auteur a pris du temps pour trouver les images paradoxales : celles qui, comme le vent, sculptent l’eau et font perdre la notion d’image, qui arrache la métaphore pour mettre à nu l’image sourde qui n’ajoute rien, ne retranche rien mais déplace dans ce mouvement. Pour Cummings, écrire New York est une exploration de sa propre étrangeté et de sa propre altérité D’où cette anthologie. Elle ne célèbre pas, mais transforme en intervenant non sur les choses, mais sur le sentiment des choses à proximité du silence sans nom qui finit par brûler, puisque c’est la loi du genre, son humaine condition. Mais New York est toujours ici.
jean-paul gavard-perret
E. E. Cummings, New York, trad. Jacques Demarq, Seghers, 2025, 190 p. – 15,00 €.