Dominique Lestel, L’animal singulier

Dominique Lestel, L’animal singulier

Un court essai qui s’attaque avec pertinence aux distinctions établies entre animaux, humains et choses

Il est des essais scientifiques qui donnent envie d’écrire des romans de science-fiction, le livre de Dominique Lestel, philosophe et éthologue, est de ceux-là… Il est vrai que la frontière entre le visionnaire et le fou n’est pas si nette que cela, reste à savoir pour qui des deux le rapprochement est infamant, toujours est-il que Lestel laisse planer un délicieux doute dans sa conclusion :
Il n’est pas impossible que (…) nous nous retrouvions dans quelques années attaqués en justice par notre machine à laver qui exigera une pension.
Une envolée finale dans un ouvrage au sabir parfois trop technique ?

Pas si sûr… Certes, cet essai ne nous épargne guère les néologismes un peu forcés dont sont coutumiers les philosophes – comme cette étrange « humanitude » dont on ignore si elle sort d’une copie d’un étudiant étranger peu habile avec le vocabulaire français ou bien d’un esprit pour qui le langage est trop pauvre – mais L’animal singulier accomplit néanmoins le tour de force de s’arrêter en très peu de pages sur les questions essentielles de notre modernité.

Les faits vont plus vite que la pensée ; la démarche du philosophe est celle de l’éclaireur courant après les choses, les nouveaux phénomènes et autres pratiques afin de les penser, de les juger. Rien de péjoratif dans ce verbe comme l’on a trop tendance à le dire gratuitement : l’acte de penser consiste en un choix entre différentes voies, une catégorisation, un jugement. Et c’est bien ce à quoi l’auteur s’attelle ici : comprendre la complexité des statuts de l’animal, de l’humain et de la chose (appelée ici « artefact ») dans un monde où les manipulations génétiques et les progrès de l’intelligence artificielle ont brouillé les valeurs, instauré de nouvelles pratiques.

Que l’auteur nous pardonne si l’on ne revient pas sur tous les mouvements de sa pensée et si on la gauchit pour la faire entrer dans le cadre trop étroit de cet article. Afin de mieux saisir l’évolution humaine, Lestel insiste sur la nécessité d’étudier simultanément l’histoire des communautés hybrides, se partageant entre hommes et animaux. À travers l’instrumentalisation de l’animal par l’homme, ces deux groupes sont liés par une longue série d’interactions à plusieurs variantes trop longtemps ignorées dans les discours historiques.

Mais ce qui semble être l’apport essentiel de cet ouvrage c’est bien la tentative d’une redéfinition essentielle des trois genres perméables que sont les hommes, les animaux et les choses. Distinctions aux ramifications exceptionnellement vastes que certains spécimens peuplant les stades ou les chaînes télévisées semblent déjouer (dans l’émission La Ferme, les animaux sont-ils ceux qui se trouvent devant ou derrière l’écran de télévision ?). Si l’animal peut se transformer en personne par contact avec des hommes, il ne deviendra jamais totalement humain, membre de cette espèce tout à fait à part… Cette précision amène à considérer l’éventualité de machines ayant acquis une nouvelle intelligence artificielle, comme l’exprime bien Lestel : le problème de nos sociétés n’est plus celui des animaux-machines, comme au temps de Descartes, mais celui des machines-animales, dont l’avènement devient chaque jour plus plausible. De là à ce que l’on se fasse mordre un jour par son micro-ondes enragé, il n’y a qu’un pas… que l’évolution technologique peut bien franchir dans quelques années.

Cette constatation pour le moins effrayante invite à revenir au parallèle entre le fou et le visionnaire que nous établissions au début de cet article. C’est bien connu, si le philosophe avait aimé s’amuser de ses paradoxes et de ses anticipations il aurait été écrivain, romancier… Non, lui vise le monde, sa réalité effective, et l’on peut douter que les déductions de Lestel, maître de conférences à l’École Normale Supérieure, soient celles d’un badinage invertébré. Pour cette raison, l’on recommande vivement à tous ceux que le sujet passionne de consulter ce court essai dont la lecture nécessite il est vrai quelques acquis philosophiques.

Et pour les sceptiques qui ne croient toujours pas à la coexistence de la sagesse et de la fantaisie, on peut toujours leur citer l’exemple du projet d’ascenseur spatial de la NASA issu… d’un roman de science-fiction. Ce qui nous fait dire qu’après tout, la société a raison de maintenir la plupart des écrivains dans un état de précarité plus ou moins constant : avec de l’argent, ils risqueraient de refaire le monde trop à fond…

baptiste fillon

   
 

Dominique Lestel, L’animal singulier, Seuil, coll. « La couleur des idées », septembre 2004, 139 p. – 16,00 €.

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