Dimitri Rouchon-Borie, Gaët’s & Vincenzo Balzano, Le Démon de la Colline aux Loups
Les souvenirs d’un monstre anéanti
Ce scénario est l’adaptation du roman au titre éponyme paru en 2021, aux éditions Le Tripode signé par Dimitri Rouchon-Borie.
L’album s’ouvre sur une double planche où un petit garçon fait face à un énorme loup. Ce petit garçon est né dans la maison sur la Colline aux Loups et c’est là qu’est né le démon qui l’a pris. Il va la raconter et, si l’histoire n’est pas belle, c’est pourtant la sienne. C’est de prison, aux portes de la mort, qu’il se souvient. Le directeur lui a fourni une machine car les psys ont dit d’écrire pour la thérapie.
C’est dans un cocon qu’il débute son existence, dans la chaleur de ses frères et sœurs. Il ne voit que des ombres. Un jour, il s’approche de la porte pour discerner d’où viennent les bruits et les hurlements qu’il entend. C’est là qu’il découvre un être qui se dit sa maman. Il grandit sans quitter le giron de cette maison jusqu’au jour où une assistante sociale oblige ses parents à le scolariser. Il entre dans un univers qui lui est totalement étranger. Et tout est danger même s’il rencontre des personnes qui le rassurent.
Mais, quand un voisin, que son père appelle Le pédophile, vient boire un verre et raconte que pour punir ses enfants, il les encule… La vie du petit garçon bascule dans la terreur, fait naître le démon…
Le romancier, dans le livre, avait retenu un style d’écriture bien particulier, presque sans ponctuation, amenant peu à peu une sorte de suffocation pour faire ressentir l’âpreté des propos. Pour le scénario, les co-auteurs prennent le contre-pied en jouant avec la naïveté d’un récit enfantin, un recul face aux faits qui rend l’horreur encore plus poignante. Tout est raconté sans fard, sans langue de bois, tout en évitant un voyeurisme incommodant. La retenue dans la narration change le sordide en une fable sur la fragilité de l’enfance menacée par les appétits d’ignobles obsédés sexuels.
Vincenzo Balzano s’est attaché à la mise en images de ce récit avec des aquarelles. Ce choix apporte une sobriété physique intense, génère une certaine poésie. Il retient deux approches pour distinguer les époques. Lorsque que le récit émane du héros en prison, il utilise un trait plus réaliste, dépouillé, proche du noir et blanc, marquant ainsi l’enfermement et la sobriété de la prison. Lorsque que le détenu plonge dans ses souvenirs, le style est plus libre, plus éthéré, les loups envahissent les planches tout en laissant une place pour des éclats de lumière. Ceux-ci rappellent qu’en dépit de la violence, l’innocence, l’affection et l’humanité subsistent. Cette lumière génère une forme d’espoir.
Cet album engendre un choc émotionnel. Le récit est sombre, à la fois violent et humaniste. Il pose des questions quant à l’héritage de la violence, les possibilités de rédemption pour un individu ayant un tel passé. Le graphisme impose, au-delà des mots, une narration qui interroge. Un album absolument remarquable !
serge perraud
Dimitri Rouchon-Borie & Gaët’s (adaptation du roman), Vincenzo Balzano (dessin et couleurs), Le Démon de la Colline aux Loups, Dupuis, Label Aire Libre, octobre 2026, 200 p. – 27,00 €.