Christopher Moore, L’Agneau

Christopher Moore, L’Agneau

La vie de Jésus revisitée par C. Moore ne pouvait être qu’une vaste et vraie comédie. Le pari était risqué. La réussite n’en est que plus grande.

On ne connaît de la vie de Jésus que ce que les Évangiles en ont laissé transparaître. Un grand vide subsiste, entre son enfance et l’orée de ses trente ans. Pour fêter le bi-millénaire de la naissance de Jésus, Dieu décide, par l’intermédiaire de l’archange Gabriel, de ressusciter Lévi, que l’on surnomme Biff, afin qu’il comble ce vide historique en écrivant ses évangiles, en qualité d’ami d’enfance du Prophète.

D’après Christopher Moore, « Biff » vient de l’argot araméen et désigne une torgnole. Lévi, ainsi surnommé parce que, dès sa plus tendre enfance, chacun de ses jours fut marqué par une claque bien méritée, va en mettre une couche, aussi humoristique que scatologique, sur un événement immaculé. Le décor est planté, la tonalité y est, et on retrouve d’entrée le Christopher Moore grandiose de, entre autres, Un blues de coyote (Coyote Blue, Gallimard, Série Noire n° 2531, 1999) et de La Vestale à paillettes d’Alualu (Island of the Sequined Love Nun, Gallimard, Série Noire n°2572, 2000).

Avec subtilité, l’auteur nous mène à la suite des deux adolescents sur les routes d’Orient à la recherche des trois Rois mages et de leurs enseignements. Chacun va y découvrir ce qu’il cherche. Josh – Joshua ou Jésus – une plus grande maîtrise de soi et des autres, allant de la multiplication des grains de riz à la discussion avec le Dernier Abominable Homme des Neiges. Et Biff, tout ce qui est interdit à Josh, à savoir les délices de l’amour avec apprentissage du Kama-Sutra mais aussi la pratique des arts martiaux.

Les rencontres seront nombreuses. Outre Gaspard, Melchior et Balthazar, nos deux héros – car ce sont bien des héros indissociables devant compter l’un sur l’autre malgré le peu de respect que l’on témoigne à Biff – feront connaissance avec un démon sanguinaire, des intouchables, un centurion romain qui aura son importance dans la suite des événements, les apôtres et bien entendu l’amour d’enfance des deux protagonistes, Maggie ou Marie de Magdala.

Le récit, émaillé d’événements aussi épiques que délirants, est très imagé et très cinématographique. On ne peut s’empêcher de penser à La Vie de Brian des Monty Python. Nul doute que Christopher Moore y a puisé quelque influence. L’Agneau (Lamb) n’est pas un polar comme on pourrait s’y attendre. L’enquête est une quête. Le lecteur connaît la fin : Jésus crucifié, Jésus ressuscité. En définitive, la seule grosse intrigue se résume à cette question : pourquoi Biff est-il absent des Évangiles des apôtres ?

Pour les amoureux de polar déjantés, les fanas de Donald Westlake, du Vautrin de Typhon-Gazoline et du Charles Williams de Fantasia chez les ploucs ou de Christopher Moore, ce roman est un bijou ! Pour tous les fidèles n’ayant pas peur d’une remise en question des Saintes Écritures aussi. En revanche, il y a fort à parier que les bigotes n’hésiteront pas à crier au blasphème et qu’elles insisteront pour que, au mieux, Christopher Moore soit excommunié. Mais si Dieu existe (on peut en douter) et s’il a de l’humour (pourquoi en douter ?), nul doute qu’une place au Paradis est réservée à notre auteur.

julien védrenne

   
 

Christopher Moore, L’Agneau (traduit par Luc Baranger), Gallimard « Série noire », 2004, 554 p. – 14,50 €.

Laisser un commentaire