Charles Pennequin, Ce fut un plaisir
Le blême, le blâme et le frappé
Ecrit sur des feuilles d’un cahier à carreaux et à la machine à écrire (avec erreurs de frappe), ce texte se veut à juste titre « le parler-cancrelat qu’on habite en pagure peut-être pour se protéger de ce qui se pense sans lui ». Mais il fait plus : à savoir, la mise à mal des beaux discours – du moins ce qui est pris pour tels. L’auteur (qui feint de ne pas en être un) tente donc une émission intempestive et corrosive. Bref, Charles Pennequin s’en donne à cœur joie tel ce galopin qui trouvait plaisant (euphémisme) d’embêter (idem) ses parents avant de tailler la route – à moins que ce soit eux qui aient pris cette décision à force de répéter « où il est ti fourré encore celui-là / qui déguerpit plus vite que son ombre / quand on a besoin de lui ».
Le garnement écrivailleur n’est ni tout à fait lui-même, ni tout à fait un autre et le texte devient un exercice schizophrénique de celui qui est en n’étant pas. Il prend la place de cet écarteur qui tente de devenir l’autre. Tout est donc un jeu d’abîmes de celui qui, comme les personnages de Beckett, n’est vivant que « dans la merde » – mais sous sa version métaphysique bien sûr. Ce qui provoque des urticaires douloureuses chez celui qui n’a jamais pu rejoindre la maison de son être à l’inverse de son autre qui, lui, en possédait une.
Existe donc un double jeu du double, ce qui rend l’hasardeuse hypothèse de l’existence de s’élever « au carré ». Mais sans hypoténuse. Le « si je suis » de Beckett reste donc la problématique aussi fondamentale que vague au sein d’une propension vitale, fourmillante de matière et de figures qui cherchent pourtant à remplir la solitude que l’écriture elle-même ne parvient pas à combler. La hantise de l’être (ou ne pas l’être) devient celle d’un vent qui emporte l’auteur et son double au gré des intempéries et intempérances existentielles.
Pennequin évite toutefois la narcissique « scripturographie » là où, pourtant, il pourrait facilement se beurrer sur tranches. Mais l’auteur trouve mieux à faire : la musique du moi n’a rien de mélancolique ou lyrique – il s’agit d’une dissonance parlée. On en comprend la réelle portée lorsque le « pur » scripteur avoue son allergie à ce qui se trame dans le monde. La vie reste en cet ample sein le peu qu’elle est. Au langage de lui tenir compagnie tant que faire se peut et sans lui en demander plus.
jean-paul gavard-perret
Charles Pennequin, Ce fut un plaisir, Poésie fautive, Retour sur les décombres, Voyage dans un dedans, Poèmes tapés, Cantos Propaganda Production, 27800 Aclou, 2016, 44 p.