Florence Martin et les choses de la vie : entretien avec l’artiste
Florence Martin par elle-même :
« J’utilise mes souvenirs d’enfant comme matériau. Certains ont laissé des traces profondes qui persistent encore aujourd’hui. J’essaie de réactiver des situations vécues, des impressions ou des images fortes provenant du quotidien mais également des oppressions, des étouffements provoqués par la domination du monde adulte.
Je vais chercher dans cette mémoire des sensations fracturées à travers lesquelles s’est construite ma féminité. Mes dessins sont des micros récits, des petites narrations qui questionnent le passé et le présent, le conscient et l’obscurité intérieure, l’innocence et le malaise psychologique.
Les espaces restent indéfinis et les figures suspendues dans un vide où tout semble irrationnel, instable et incertain. On y décèle une violence latente teintée d’ironie où les protagonistes semblent ne pas être dupes de leur condition. Dans le même temps viennent se loger une certaine vulnérabilité, un sentiment de solitude écrasante et de vacuité. Enfants, animaux, végétaux sont les symptômes de peurs enfouies et de sentiments d’abandon.
Ils sont les résurgences d’un passé qui se télescope au contact des récits collectifs de l’histoire actuelle. Je vais puiser dans les archétypes de ma propre culture tout en faisant écho au contexte socioculturel de la réalité contemporaine marqué par la perte de repères et par les crises politiques, idéologiques et philosophiques ».
Voir :
http://www.galerie-elizabethcouturier.com/
http://florence-martin.blogspot.fr/
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
L’envie d’évoluer, de faire mon œuvre de femme…
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Je n’ai jamais vraiment eu de rêves enfant. Le rêve faisait partie intégrante de ma vie, je vivais dans un autre monde. Le dessin me permettait d’entrer encore plus dans l’imaginaire, le songe. Pour moi, ça a été une sauvegarde face au réel.
A quoi avez-vous renoncé ?
Aux fausses ambitions, à l’innocence….
D’où venez-vous?
D’un petit village de campagne situé dans l’Allier. J’ai grandi dans une ferme dans une famille très modeste où je n’avais pas accès à la culture et avec une vie sociale restreinte.
Qu’avez-vous reçu en dot ?
L’opiniâtreté, la patience, l’amour des bêtes, la capacité d’être empathique, l’hypersensibilité.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Dessiner et lire, un bon repas avec les ami(e)s.
Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
À vous de me le dire !
Quelle est la première image qui vous interpella ?
J’ai toujours aimé les images, celles des bandes dessinées, des encyclopédies ou des livres de contes mais la première image qui m’a bouleversée est une photo du livre d’Oradour sur Glane trouvé chez ma grand mère, je devais avoir une dizaine d’années.
Et votre première lecture ?
Les chants de Maldoror a été mon premier choc littéraire.
Pourquoi votre attirance pour des formes « d’hybridation »?
Je m’intéresse aux paradoxes de notre environnement socioculturel et comment notre quotidien impacte sournoisement nos corps et nos comportements. Les enfants sont de plus en plus touchés par ces harcèlements psychiques causés par notre société dite moderne. Cela nous éloigne du vivant et crée des monstruosités que la société actuelle normalise.
Quelles musiques écoutez-vous ?
Indie Pop – Blues – Classique – Chansons à texte – Rock avant-gardiste Indépendant- Post punk -Musique de films… j’aime découvrir des musiques que l’on n’entend pas habituellement.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Je ne relis jamais le même livre.
Quel film vous fait pleurer ?
Nuit et brouillard – Au hasard Balthazar – Y aura t-il de la neige à Noël ? – Le vieux fusil – Dans le noir du temps – Profils paysans – Gerry – White God …
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Je vois la petite fille, l’adolescente, la jeune femme, la femme mûre, la vieille femme.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
À l’instituteur tyrannique, violent et déviant dont mes camarades et moi avons fait les frais durant le primaire.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
La forêt amazonienne.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
Je dirais plutôt que ce sont des auteurs et des artistes que j’admire et qui m’inspirent…
Henry Darger – Annie Ernaux – Jérôme Zonder – David Cronenberg – Arnold Böcklin – Jacques Derrida – Moebius – Roland Topor – Françoise Pétrovich -Georges Bataille – Gustave Doré – Louise Bourgeois – John Carpenter – Greta Meyer – David Lynch – Simone de Beauvoir- René Char- Alfred Kubin – Toyen – Gaston Bachelard – Gilles Aillaud – George A. Romero – Borges – Clarissa Pinkola Estés – Spinoza – Allison Hawkins – Antonin Artaud – Nina Kovacheva – Arrabal – Albert Camus – Lewis Caroll – Iris Levasseur – Baudelaire – Rebecca Bournigault – Elizabeth de Fontenay – J-Luc Nancy – Agamben- Hélène Muheim – Nathalie Tacheau – Florence Reymond – Lautréamont -Claire Tabouret – il y en a tant, impossible de tous les citer…..
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Un bon d’achat de 1000 euros dans la meilleure librairie de la ville. (sourire)
Que défendez-vous ?
La fantaisie, la douce folie, la bienveillance, l’humour, la contre culture, l’imaginaire, l’altérité, la pensée.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Je sais surtout une chose, c’est que la vie ne vaut rien sans l’amour…
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Veuillez reformulez la question à Woody.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
De quoi ai-je le plus peur?
entretien réalisé par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 23 mai 2016.