Charles-Eloi Vial, Les lieux de Napoléon

Charles-Eloi Vial, Les lieux de Napoléon

Napoléon chez lui et chez les autres

Scruter les lieux d’habitation n’est-il pas un excellent moyen de connaître la personnalité du propriétaire? C’est à cet exercice que Charles-Eloi Vial se livre avec brio, d’une plume élégante et avec un esprit d’analyse pénétrant. Ainsi nous permet-il de découvrir une facette peut-être moins connue de Napoléon à travers les lieux que l’Aigle occupa depuis sa naissance jusqu’à sa mort, depuis la Casa Buonaparte jusqu’à Longwood, en passant par les palais de l’épopée.

Cette histoire est d’abord celle d’une vie incroyable qui commence dans la maison familiale d’Ajaccio puis s’enfonce dans les affres d’un déclassement au moment de la Révolution. Le futur empereur n’oublia jamais ces années de pauvreté et les lieux de misère où il vécut. De cette expérience naquirent un désir de revanche sociale, une soif de luxe, une peur de tout perdre, une obsession de la propriété qui ne devaient jamais le quitter. La Malmaison, en plus d’être la demeure liée à son grand amour, constitua la première marche vers l’ascension sociale.

Mais une fois au pouvoir, le Premier Consul ne pouvait se satisfaire de l’élégante maison de campagne. S’enchaîna alors la liste des palais dans lesquels il jugeait nécessaire de résider afin d’y trouver une source de légitimité, lui qui avait pris la place des rois sans en avoir les ancêtres. Ce furent les Tuileries bien sûr, unissant dans leurs murs la France de la monarchie et celle de la Révolution, théâtre indispensable de la comédie du pouvoir et de la Cour impériale. Mais Napoléon aimait le calme de la campagne. D’où ce constant combat entre l’obligation de la représentation et le désir d’intimité. Il crut le résoudre en aimant tour à tour Saint-Cloud, Rambouillet, Trianon. Partout où les rois avaient laissé leur empreinte et où Napoléon voulait imprimer la sienne.

C‘est en fait un portrait complexe que dresse Charles-Eloi Vial, celui d’un empereur déchiré entre son goût du luxe et sa pingrerie, à la fois « César et Harpagon », gonflé d’orgueil quand il couchait dans les palais des souverains vaincus sans pour autant s’y installer, un « petit aristocrate déclassé » attiré par les demeures royales, et même par Versailles qui demeurait toutefois le lieu des vices de l’Ancien Régime. En fin de compte, un monarque qui finit par ne plus écouter personne, coupé des réalités de la société, enfermé dans son propre mythe.

Ce livre, encore une fois une réussite, ne se contente d’ailleurs pas de décrypter l’Empereur mais analyse aussi la vague patrimoniale qui prit forme dès l’époque napoléonienne et ne cessa de gonfler par la suite, les lieux où vécut l’Aigle en constituant une pièce majeure. La muséification était en marche. Elle ne s’arrêtera plus.

frederic le moal

Charles-Eloi Vial, Les lieux de Napoléon, Perrin, janvier 2025, 560 p.- 26,00 €.

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