Catherine Andrieu, Ce que le corps traverse
Amour oublié sous la couette
Découpé en « trois livres pour rester vivante » dans ce poème de l’existence de Catherine Andrieu, de gré ou de force, l’amour s’inscrit toujours en faux contre la convention collective des pactes sociaux. Pour une telle poétesse post-surréaliste de génie, l’amour fut son absolu mais devint la fausse note qui vient perturber le chœur antique des élus du partage triomphant et/ou de tels communiants. Mais pour elle, l’amour est la chair qui se manifeste. Celle qui tente de sortir du jeu d’inhibition psychique et de la stupeur sexuelle organisée. Mais c’est un hymen que la créatrice ne put s’offrir sans risquer de faire capoter la passion dans quelque chose de mystique.
L’amour que le corps traverse reste une force qui entrave. La créatrice ne l’exhibe pas, mais pour elle la chair n’est pas qu’un un écran. Elle est au centre du dispositif poétique. Et parfois, il est oublié des draps. Eux seuls gardent son empreinte – du moins celui de l’amant et parfois la poétesse y lit tremblement et éclats de plaisir. Mais face aux cris de la jouissance, de mort lasse, restent ceux des douleurs même si, selon Catherine Andrieu, le drap qui connut l’amour « ne ment jamais ». Et il peut ressembler (même « plié dans une armoire » ) en océan immense face au barrage de la passion.
Ici, les sonates poétiques révèlent le corps fantomatique. Elles tentent de le coloniser encore et permettent d’entendre ce qui n’a pas de nom, de s’approcher de soi en s’approchant de l’autre qui pourtant a repoussé dans la solitude celle qui fut la plus belle et jeune des héroïnes. Ses mots contiennent la fièvre de la passion et ses douleurs. Et le langage – qui aime jusqu’à l’amant même si à sa manière il a contredit la passion de l’aimante – reste l’art le plus ancien : elle ouvre les yeux sur la force et le désastre de l’amour.
Du corps traversé, l’amour ne sera qu’un temps non partagé, non vécu ensemble si ce n’est par bouffées d’autant plus immenses qu’elles sont à la base même réduites à leur plus simple expression à l’échelle du temps humain. Toutefois, en dépit de l’échec « programmé », les amants savaient que leur corps parlait une langue étrangère, extraordinairement mutique. Mais ici ni l’un, ni l’autre ne peuvent échapper au malheur de leur passion.
Ce n’est pas neuf, cela pourrait sembler « fleur bleue ». Mais l’auteure donne à cet état une dimension tragique. On n’est pas à Vérone, mais près de l’Atlantique où la passion semble se dresser contre les rudiments du langage et de la peau. Leur accès direct, « sponte sua », s’éloigne. Rien ne se crée, tout se transforme. En culpabilité ou en omission. En conséquence, la poétesse ne peut se dénuder dans le langage mais son silence ne devient pas le seul recours. Et si, comme l’écrit Pascal Quignard, « Entre les jambes de la première femme le premier ermite montra déjà son visage », à travers son œuvre, Catherine Andrieu nous rend plus perspicaces.
« Je traverse, j’ai été traversée », dit le corps. Et ce, à l’endroit de l’amour dans l’espace de ce texte en ses trois phases, la poétesse renouvelle l’intelligence et la sensibilité. Elle est là. Privée de l’autre, privée d’amant. Elle souffre en gardant sa main. Elle sait que le corps de l’autre est à part. Mais du moins pas trop loin. Pas en totalité. L’amour ne veut pas partir. Envahissant et presque impossible. Le presque est important. Mais l’amour se vit seul. Solitairement. Le plaisir était dans le corps et dans l’état de désir de l’autre qui envahit tout. Tout y baigna. Et « c’est là que j’ai vécu », dirait la créatrice. Aimer n’est pas jouir comme souffler n’est pas jouer sans s’arrêter à la souffrance.
jean-paul gavard-perret
Catherine Andrieu, Ce que le corps traverse, Rafael de Surtis, Cordes-sur-Ciel, 2026, 162 p. – 19,00 €.