Joakim Afoutni, Crises Ivoiriennes
Etre ou ne pas être
La force de ce livre tient à ne pas céder à toute colère ou aux revendications théoriques. De pages en pages une évidence s’énonce : un voyage africain avance entre des êtres et des paysages, du Maghreb à la Côte d’Ivoire. Le poète écrit par fragments ses formes de« lagunes » en cartographiant le monde des femmes et celui des Sud.
La marche de Joakim Afoutni s’écrit (volontairement) en un certain désordre. Chaque lecteur y entre et, comme l’auteur, il n’est jamais en place même si des femmes (et leurs lieux) retissent ces confidences entre divers mythes et cultures.
Le poète crée l’instabilité de manière précise, loin d’une narrativité classique. Néanmoins, l’auteur dénonce la parole d’un même genre, casse la probabilité du moment chronologique dans des crises politiques et une plus intime qui serpentent en « tentacules ultra visqueuses » où le poète lui-même devient « monstre » au milieu des autres jusque dans des « vases brunes » en s’enfonçant près d’une sirène ou près des saints d’Eloïse..
De tels « chocs » ne passent pas : ils restent là et remontent entre le silence au plus près de la vérité d’un être qui comprend un sentiment de nécessité suivi d’un sentiment d’absurdité. Non seulement Joakim Afoutni a du mal à distinguer ce qui arrive – ou pas – mais l’Afrique le rend perceptible aux autres et à lui-même. Apparaissent différents degrés de perception du réel et de soi.
S’y crée une incertitude foncière que le poète creuse là où la réalité tangible surgit souvent dans une communauté avec ceux qui n’en possèdent pas. Se retrouve ici la problématique chère à l’auteur : être placé aux frontières là où lui comme le continent semblent renaître sans être nés là où le livre ne fonctionne qu’en se détraquant en chamboulements.
jean-paul gavard-perret
Joakim Afoutni, Crises Ivoiriennes, Tarmac, Nancy, 2026, 76 p. – 15,00 €.