Capitaine Conan de Bertrand Tavernier

Capitaine Conan de Bertrand Tavernier

Voilà un moment que je n’ai pas parlé de cinéma, sûrement parce que cela m’intéresse moins. Il fut un temps où j’allais les yeux fermés dans les salles obscures, parfois scorbutiques, de vieilles salles où on entendait encore l’écho des ouvreuses avec leurs bonbons et glaces.
J’ai évoqué mon admiration pour Bela Tarr, Zviaguintsev ou Ceylan. Mais chaque année, je fais également une cure de Truffaut, Sautet, Chabrol et Tavernier. Ce sont comme des biscuits que l’on trempe dans sa cervelle pour la vivifier.

Capitaine Conan, par exemple, est le plus grand film de guerre antiguerre de l’histoire du cinéma où, pourtant, le courage mémorable des hommes côtoie leur aberrante barbarie. Philippe Torreton y est extraordinaire, bien supérieur aux acteurs américains du Voyage au bout de l’enfer ou aux Sentiers de la gloire. Rich, Le Coq, Berléand et Le Bihan forment une palette de carcasses splendides.
Ce film magique de Tavernier illustre génialement la scène II de l’acte V du Don Juan de Molière : « On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un, se les attire tous sur les bras ; et ceux que l’on sait même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connaît pour être véritablement touché, ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des autres ; ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions ».

De ce point de vue, la religion et la guerre se ressemblent. La camarilla des grimaciers s’empare des tranchées dans lesquelles les hommes entrent soldats et sortent les pieds devant souvent, parfois guerriers, incapables de ne pas tuer, d’égorger ou de s’étriper… En rêvant boustifaille et prostituées. Au bout d’un moment, la guerre, jamais héroïque, devient comme une seconde nature, c’est-à-dire une passerelle entre ce qu’on pressentait de son ignominie et la flétrissure d’y avoir succombé.
On ne peut plus changer : autant donner une salade à bouffer à un chien, comme dit Conan. Le film est admirable de bout en bout, prenant aux boyaux, plus de deux heures durant. On rit comme si la langue de Vercel était passée chez Céline et Jünger en s’attardant chez Woody Allen. « Rien de tel qu’un général pour aimer les roses, c’est connu ! ».

L’horreur empale la bouffonnerie qui détricote la boucherie qui pinaille sur le rabiot. On ne sait plus s’il faut s’esclaffer comme les officiers français parlant des Anglais qui inventent des choses simples « comme le rugby » ou s’effrayer quand les « nettoyeurs de Conan, ceux qui n’ont pas fait la guerre, mais l’ont gagnée » s’enivrent ou font du vélo dans la neige roumaine.
On entend Fréhel sous les chansons de laquelle on devine la tristesse indomptée de Schubert dans Le Voyage d’hiver D. 911 – 24. Der Leiermann (le joueur de vielle à roue) ou une Aria pour deux violons de Henry Joubert. Nous sommes à la fois dans une clownerie funeste, une invitation au funérarium et un bal masqué où les loups et mascarades s’incarnent dans les stèles qu’ornent les places de nos villes.

C’est comme une perpétuelle annulation, maussade ou gaie, des lendemains, une assemblée de grimaciers à épaulettes qui voient la guerre comme un match sans mouvements. Le cinéma de Tavernier n’a pas pris une ride. La guerre de 14, non plus. Il y a, chez elle, de quoi alimenter encore des milliers d’œuvres d’art, comme si le rôle de la guerre était la survivance esthétique de ceux qui la peignent. Pourtant, que d’écrivains tués ! Pour la seule Grande Guerre, L’anthologie des écrivains morts à la guerre compte 5 volumes épais !

Dans Que la fête commence, le film commençait en Bretagne par une chouannerie de bien modeste tenue. Dans Capitaine Conan, le film se termine dans l’arrière-salle d’un café breton où le soldat Conan, encrabé, n’est plus qu’un alcoolique au stade terminal, se lamentant de n’être entouré que de « bigorneaux » aux ciboulots durs et imperméables comme du granit. Pour ce guerrier, perdu dans une mercerie, la vie n’a plus de goût à l’instar du héros de Démineur quand il se retrouve devant des centaines de boîtes de corn-flakes dans un rayon de supermarché.
La grande illusion décrivait la fin d’un monde. Capitaine Conan souligne la grande désillusion qui certifie que, à défaut d’une fin horrible, la vie est une horreur sans fin. Ici, Torreton est aussi grand que Gabin, Tavernier que Renoir. Et comme disait l’autre : « Les guerres surviennent toujours entre deux états de paix. Alors, supprimons la paix et nous n’aurons plus de guerre ».

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