Bernard Minier, Ruptures
Absolument remarquable par la lucidité des propos
C’est au parc des Expositions de Madrid qu’un des plus grands spécialistes dans le domaine de l’énergie assène quelques informations qui secouent le public, allant à contre-courant du langage officiel. L’intervenant suivant est Milton Gail, l’homme le plus riche du monde. Alors qu’il brocarde les propos de son prédécesseur, survient une panne de courant. Il est 12h35, ce 28 avril 2025. L’Espagne est frappée par la plus grande panne électrique de son histoire.
Emma Bosch, la directrice générale d’Esteclar, la filiale espagnole de StarCo, la multinationale de Milton Gail, voyant que la panne perdure, qu’elle semble générale, décide de rejoindre immédiatement son père qui vit sous respirateur dans un petit village. Pendant son voyage, elle est intriguée par une voiture qui semble la suivre. La panne affecte aussi le trafic ferroviaire, c’est pourquoi Teo Romero décide de quitter le convoi immobilisé pour rejoindre à pied sa fiancée. Il va être assassiné, comme Emma, quand il rejoint la route où elle a été forcée de s’arrêter. Un proche d’Emma, avec qui elle échange, est tué après avoir été torturé.
Lucia Guerrero, policière madrilène, mène l’enquête. Interrogeant Milton, celui-ci reconnaît ne pas avoir pris suffisamment au sérieux les craintes qui rongeaient Emma. Elle était enceinte et avait peur.
Mais quand Lucia découvre qu’aux États‑Unis, plusieurs collaboratrices de Milton, toutes enceintes, sont mortes dans des conditions troublantes…
Avec cette troisième apparition de Lucia Guerrero (Lucia, Les Effacées, XO Éditions) le romancier installe un thriller où s’entremêlent géopolitique et technologie de pointe. Celui-ci continue d’explorer des sujets cruciaux d’actualité et expose des évolutions inquiétantes qui émergent dans certains milieux, portés par des hommes de pouvoir. En effet, ils possèdent les moyens de les mettre en œuvre.
C’est à un thriller impétueux que Bernard Minier convie ses lecteurs, masquant à peine les maîtres de la Tech, ces multimilliardaires aux théories déviationnistes, racistes, voire absurdes, qui veulent façonner un monde inquiétant pour l’humanité.
C’est une intrigue brillante qui débute avec cette panne d’énergie vécue par l’Espagne, cette panne démontrant, si besoin était, la fragilité des sociétés actuelles, des civilisations dépendantes presque entièrement de ces systèmes numériques.
Si l’auteur semble aller très loin dans les délires qu’il prête à son Milton Gail, il faut se souvenir que ceux-ci trottent dans de nombreuses têtes issues de cette mouvance, de cette pseudo élite. Or, ils sont, de fait, les véritables maîtres actuels. Les marionnettes qu’ils animent, politiciens de tous poils, de tous bords, ne sont que les toutous de cette confrérie. Bernard Minier décrit les pouvoirs exorbitants que possèdent ces maîtres des réseaux sociaux, de l’intelligence artificielle.
À travers Lucia, il porte un regard acéré sur la société européenne, sur sa lenteur, son goût pour l’administratif, sur le besoin de ratiociner à tout-va et pour tout. Il met en scène des affrontements entre la puissance technologique des États-Unis et les institutions européennes qui tentent de résister. Certes avec Lucia, qui n’est pas Ursula von der Leyen, le combat est plus équilibré.
Nombre d’informations appropriées et pertinentes animent le récit. Le romancier explicite la façon dont la Russie a saboté la campagne électorale d’Hillary Clinton. Il cite le chiffre pharamineux de 25 000 vols de jets privés, par an, depuis et vers la Belgique et ce, bien sûr, sans avoir la moindre pensée écologique. Il donne des détails qui doivent alerter comme, par exemple, la disparition des ouvrages scientifiques des rayons des librairies, médiathèques… Mais il met en œuvre une intrigue forte, tendue, d’une grande tension, narrée avec un art du récit maîtrisé à merveille.
Bernard Minier signe un thriller dense, documenté et d’une actualité brulante, qui interroge notre assujettissement à la technologie et la puissance démesurée des géants du numérique. Une œuvre qui mêle enquête policière, réflexion sociétale et tension permanente et confirme le romancier comme l’un des maîtres du thriller contemporain, certainement meilleur que nombre d’auteurs étatsuniens présentés comme exceptionnels par leurs agents.
serge perraud
Bernard Minier, Ruptures, XO Éditions, mars 2026, 540 p. – 22,90 €.