Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire
Réaction ou progressisme ?
C’est une plongée au sein d’un monde effrayant dans laquelle nous entraîne le livre remarquable à tous points de vue d’Arnaud Miranda. Le monde des « Lumières sombres ». Un univers imaginé par un groupe d’intellectuels, plus blogueurs qu’universitaires, qui se sont eux-mêmes baptisés « néo-réactionnaires », et qui rêvent de mettre à bas la démocratie américaine. Cette analyse minutieuse pose la question de la nature fasciste de cette idéologie. La question s’avère d’autant plus pertinente que, depuis le retour triomphal de Donald Trump au pouvoir en 2016, la gauche universitaire, médiatique et culturelle sonne le tocsin du basculement des Etats-Unis dans le fascisme.
Disons-le d’emblée, les points de convergence existent : « l’inégalitarisme, le pessimisme anthropologique, la haine de la démocratie, le refus du libéralisme politique et un optimisme général à l’égard de la technique. » C’est cet ensemble d’éléments qui conduit les néo-réactionnaires à vouloir renverser le régime politique actuel. Eléments que l’on retrouvait dans le fascisme de l’entre-deux-guerres. La révolution anthropologique de l’homme nouveau, portée par les fascistes, s’exprime, dans le cas qui nous occupe, dans le transhumanisme de bon nombre de ces blogueurs, plus précisément du philosophe Nick Land, « obsédé par la figure transhumaniste du cyborg » et adepte de la théorie de l’accélérationnisme destiné à « mettre en branle l’ordre social, politique et sexuel. » Le fascisme avait, en son temps, hérité des futuristes une passion pour la technique, la vitesse, la machine, et qui en faisait un mouvement en réalité très moderne.
Cela étant, ne nous trompons pas d’analyses. Ce que décrit Arnaud Miranda ne relève pas d’un héritage, et encore moins d’une continuité du fascisme historique. Les néo-réactionnaires se positionnent comme d’ardents défenseurs du capitalisme jugé indépassable, là où le fascisme espérait le mettre au pas dans le cadre d’une troisième voie entre communisme et capitalisme. Et surtout leur hostilité à l’encontre de l’Etat, héritée du libertarisme de nombre d’entre eux, s’oppose frontalement à l’étatisme viscéral d’un Mussolini affirmant : « Tout dans l’Etat, rien en dehors de l’Etat, rien contre l’Etat. » De même, le « passivisme » de Curtis Yarvin se situe à des années-lumière de l’activisme forcené et violent des chemises noires. Arnaud Miranda, d’ailleurs, n’emploie qu’à deux reprises le terme de fascisme, et jamais dans le sens d’une analogie. On lui en rend grâce !
En vérité, ce que montre l’étude d’Arnaud Miranda, c’est que ces néo-réactionnaires ne sont pas plus réactionnaires que n’étaient conservateurs les néo-conservateurs de l’époque de George W. Bush. Car ils ne sont tournés en rien vers un passé idéalisé, même dans leur projet farfelu d’installation d’une monarchie bien éloignée de celle de Saint-Louis ou de Louis XIV. Non, en réalité, on a bien affaire ici à des progressistes mais de droite, souvent venus de la gauche (comme Mussolini) dont le projet effrayant de transhumanisme, d’élitisme et de rejet du christianisme plonge ses racines dans la philosophie des Lumières. « Notre Dieu, écrit Bronze Age Pervert, est le Dieu de la nature, et la nature finit toujours par triompher. » Mort aux faibles !, en quelque sorte. On fait face ici à l’expression parfaite de la philosophie nietzschéenne adoptée par le milliardaire Marc Andreessen, lequel « promeut une vision transhumaniste du surhomme » et exprime « le fantasme de la conquête par une élite surhumaine ».
Bref, ces personnages rêvent d’un Etat nouveau et d’une humanité régénérée, comme les Jacobins de 1793, les bolcheviques de 1917, les fascistes de 1922. Il n’y a rien de réactionnaire là-dedans. Tous boivent à la même source. Celle des Lumières, certes sombres celles-ci.
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frederic le moal
Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, Gallimard-Le Grand Continent, janvier 2026, 159 p. – 18,00 €.