Alex Landragin, Le Livre des passages

Alex Landragin, Le Livre des passages

La préface commence par : « Je n’ai pas écrit ce livre, je l’ai volé. » C’est ainsi que s’exprime Landragin, le relieur. Le manuscrit lui a été confié par Beattie Ellingham, une vieille cliente, une grande bibliophile et collectionneuse de livres rares. Elle a posé une condition, il ne doit pas lire le manuscrit.
Il commence à travailler, remarque le titre écrit à la main – Le Livre des passages – et dessous une suite de nombres sans ordre cohérent. Le manuscrit est constitué de trois documents dont l’état laisse à désirer, venant de sources différentes. Pour mettre au point les détails de la reliure, il rappelle sa cliente que son épouse et lui ont surnommé la Baronne. On l’informe qu’elle est décédée pendant son sommeil. Or, quelques jours plus tard, Landragin croise une bouquiniste qui lui révèle que la Baronne a été assassinée, énuclée. Par crainte, le relieur, ne se manifeste pas. Les mois passent et personne ne réclame le manuscrit. Il entreprend de le lire. Il découvre trois histoires qu’il dévore d’une seule traite. Son épouse devine que la suite de nombres montre une lecture selon une pagination différente qu’elle appelle l’ordre de la Baronne. Il le lit alors selon les indications et découvre une histoire très différente, non plus un recueil de nouvelles mais presque un roman.

La lecture classique approche les trois récits dans l’ordre où ils sont imprimés. Ils se présentent comme trois textes distincts.
C’est ainsi que se découvre un récit de Charles Baudelaire, L’Éducation d’un monstre, qui se déroule en 1865 essentiellement à Bruxelles, ville qu’il a choisie pour s’exiler. Il fait une étrange rencontre, une femme qui se révèle être différente de son aspect et qui lui propose une mutation.
La suite s’intitule La Cité des ombres et permet de suivre le périple de Walter Benjamin, ce philosophe allemand. Nous sommes le 27 mai 1940. Il est réfugié à Paris depuis quelques temps et occupe ses journées à se promener dans la ville. Il est venu au cimetière du Montparnasse sur la tombe de Charles Baudelaire à qui il a consacré plusieurs années de sa vie. Près de la sépulture se tient une femme et sa connaissance va être bouleversante car…
Le troisième récit qui porte pour titre Le Conte de l’albatros relate une histoire née sur une île lointaine, destinée à se conclure à Paris, cent cinquante ans plus tard.
La lecture proposée par la Baronne avec sa pagination indiquée dans le début du recueil fait progresser d’un texte à l’autre pour suivre une seule et même histoire.

La structure du roman et son agencement offre un morceau particulier de littérature, une manière de puzzle narratif. Le récit matérialise les thèmes centraux que sont la transmission, la mémoire et l’histoire. Ils sont illustrés par des passages, la traversée de vies et d’identités, avec pour fil rouge Jeanne Duval et Charles Baudelaire.
Ce texte permet de souligner qu’il faudrait souvent vivre plusieurs vies car une seule ne suffit pas à contenir un amour si fort, à effacer une faute, à faire aboutir un désir de justice. Il sous-tend l’idée de réincarnation, de transmission qui se fait, ici, par des passages mais qui peut prendre d’autres formes comme la littérature, l’éducation, l’héritage…

Le Livre des passages se révèle une belle découverte, un grand moment de lecture et une manière de renouer avec ce fantastique poète qu’est Baudelaire.

Alex Landragin, Le Livre des passages (Crossings), traduit de l’anglais par Caroline Nicolas, Éditions 10/18, coll. Polar, mai 2026, 456 p. – 9,50 €.

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