Abdellah Taïa, Cabo Negro

Abdellah Taïa, Cabo Negro

Le film Cabo Negro devient récit de l’étirement du temps, de son vide, de l’attente. Le peu qui est montré de manière elliptique est marqué du sommeil, de l’immobilité, quelques déplacements en alternance du jour et de la nuit. Deux corps trouvent une disponibilité pour la rencontre, le rapport à soi et pour qui il serait désirable – pas nécessairement formulé ni connu. Souvent l’objet du désir est absent puis des liens se tissent et au besoin la prostitution plus ou moins implicite que patente.
Abdellah Taïa filme les corps, les postures, visibles ou invisibles. Des protagonistes apparaissent, s’assoient, s’allongent, font des gestes répétés et communs, se touchent, sont immobiles, dansent. Parfois s’opposent puis se frôlent dans un jeu flottant des possibles. D’autant que le garçon et la fille sont engagés dans des relations homosexuelles. Ces deux « amants » vivent ensemble, survivent l’un avec l’autre.


De l’amour, ils ne (se) disent rien. Leur vérité des corps joue même lorsque leur relation intervient face à une tierce présence. Nul ne sait ce que sont et font ces corps, d’autant que le réalisateur évite toute action. Le couple se prostitue même si les images ne suffisent pas à identifier clairement les situations et types de relation. Tout reste pluriel et ouvert. Le spectateur voit des conduites face à des situations, des désirs, des relations sans réalisation attendue. L’ambivalence, la réversibilité, le changement, la pluralité sont affirmés comme l’état des choses.
Certes, le politique, le social émergent là où se voient des corps monnayables, utilisables, excitants pour des hommes marocains ou occidentaux qui peuvent payer et profiter de la pauvreté et des inégalités. Mais, avec ces deux personnages, existe une logique de la dispersion : les corps échappent à leur identité sociale mais leurs rapports sont aussi autre chose que ce qu’ils sont supposés être : les désirs dépassent leur obligation exigée entre marges, mélanges, mixités.

Une telle complexité reste ambiguë : le désir reste sans unité ni identité fixe. Ici et avant tout demeure un vide vaguement affectif. Deux êtres ont opté pour échapper à des pouvoirs qu’ils subissent parfois, mais ils trouvent là une manière de vivre bien plus belle et gaie que tragique et douloureuse.

Abdellah Taïa. Cabo Negro, Sortie en salle : 3 décembre 2025.

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