L’espèce humaine (Robert Antelme / Patrice Le Cadre) — Festival d’Avignon 2023

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L’espoir universaliste dans la détresse de l’exception destructrice
Une silhouette frêle se déplace dans un espace noir, carcéral, en murmurant. Ses propos se fondent dans une musique dramatique, dont le volume augmente et qui se résout en un ensemble de cris. Cela commence par la description du bloc des latrines.
Anne Coutureau pose ses paroles délicatement dans un halo de lumière blafarde. La série des termes proférés constitue un discours caverneux qui semble nous venir d’outre-tombe. La méditation porte sur ce qui reste, sur ces détails ténus qui constituent finalement la teneur fondatrice de l’existence. Les phrases de Robert Antelme passent fréquemment du détail à l’essentiel. Une présentation de la hiérarchie, du mépris constant qui l’accompagne dans la brutalité des coups et des proférations dégradantes.
C’est une démarche forte, restituant la violence permanente, ouverte et insidieuse qui imprègne tous les rapports sociaux. Une réflexion s’élabore sur la communauté de notre espèce redécouverte dans sa déchéance. Dans la description des maux ordinaires de la vie en camp de concentration (la faim, le froid, les poux), on passe de la tautologie au paradoxe.
La narration n’est pas toujours cohérente ; elle est suggestive, paraît se déployer comme si elle s’autosuffisait. Elle présente des scènes de l’horreur ordinaire, analysées au prisme de leur capacité à révéler l’humanité, ou plutôt sa capacité à résister à ce qui la menace et cherche à l’anéantir. Dans la plus grande détresse se manifeste la possibilité inouïe de proclamer la faculté de s’opposer au pouvoir de destruction.
L‘interprétation d’Anne Coutureau est sobre, juste, habitée ; certes, la mise en scène est contrainte par le genre de l’œuvre, qui est loin d’être conçue pour la scène. Mais progressivement, au-delà de la longue marche infernale par laquelle les Nazis évacuent les camps devant l’avancée des forces alliées, figurée par une illustration musicale constituée de bruits inquiétants, l’attention est concentrée sur une révélation.
Parce qu’on découvre qu’il n’y a pas de différence entre les bourreaux et leurs suppliciés, en dépit des humiliations et des abjections subies, peut être proclamée la valeur de l’humain dans l’universel qui peut contrecarrer la prétention insensée à destituer notre espèce de la communauté qui la fonde.
christophe giolito
L’espèce humaine
de Robert Antelme
Mise en scène Patrice Le Cadre
Interprète Anne Coutureau
Musique Jean-Noël Yven ; Compagnie Théâtre vivant ; production Théâtre vivant, avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.
Au Théâtre des Trois Soleils, 4, rue Buffon 84000 Avignon, salle 2
Du 7 au 29 juillet 2023 à 17h35, relâche le mardi, durée 1h15
Antérieurement du 5 au 15 janvier 2023 au Théâtre de L’épée de Bois (Cartoucherie).